jeudi 11 mars 2021

La réussite et le tyran: un système qui s'auto-entretient

Stéphane a ressenti l'urgence vitale de prendre distance avec son père.
Les collaborateurs disaient à Stéphane : mais comment acceptes-tu qu'il te traite ainsi ??
Stéphane était malade : surpoids et hypertension qui ont commencé à disparaître dès le lendemain de sa démission.

Ce père est un homme qui a "réussi".  Réussite éclatante.  
PDG qui a installé son fils à sa suite, comme directeur.
Très sûr de lui, péremptoire, convaincu que ce qui lui a réussi doit aussi réussir à d'autres.
Et le voici qui dicte le bon chemin à suivre.  Il le fait pour le bien des autres.  C'est pour ton bien que je te donne ces conseils.  Tu en fais ce que tu veux,... mais je te préviens.

"Moi, je connais la nature humaine." Cette affirmation, parfois, sert de prétexte à la tyrannie.  Celui qui dicte le bon chemin, c'est le conducador, le dictateur.  Un bon père de famille.
Il croit que son expérience fait loi, 
il croit qu'à tous, il peut appliquer les ressorts de sa propre situation, de son propre chemin.  
Il ignore que la réussite est un miracle d'ajustement entre un contexte et une personnalité. (1)

Mais quelle est donc cette façon de transformer une conviction en injonction pour les autres ??
C'est très fréquent, comme une confiance exagérée pour sa propre pensée, ses propres analyses, ses interprétations, ses sources d'informations.
"Les difficultés viennent de ceux qui ne veulent pas adopter nos façons, nos convictions.  Les gens devraient vivre comme nous, et tout irait bien. C'est comme ça qu'il faut faire. On a toujours fait comme ça."  ... il y a d'autres façons de vivre, chez d'autres gens, qui ont toujours fait autrement...

Beaucoup de gens veulent transmettre ce qu'on leur a inculqué, transmettre leurs valeurs, leurs opinions, leur façon de vivre.  Je le comprends. Mais je blâme que cette transmission se fasse tyrannique.  

Tu seras directeur, comme moi. Ce sera ta façon de m'approuver. Je veux que mes enfant me regardent avec admiration, ça fait à mon cœur comme une bénédiction sur toute ma vie, mes choix. J'ai besoin de cette reconnaissance.



(1) C'est le cas de Winston Churchill, brillant premier ministre anglais durant la guerre de 1939-45.  L'écrivain Stephen Zweig le décrit comme un miracle d'ajustement entre ce terrible moment de guerre et le caractère de Churchill, sa fascination pour l'armement militaires, sa terreur que l'Angleterre soit battue.  A n'importe quel autre moment de l'histoire, Churchill eut été un sombre alcoolique brouillon et batailleur.

lundi 24 août 2020

Dieu existe, c’est sûr

Dieu existe, c’est sûr,

du seul fait que certains d’entre nous croient en Dieu, il existe, 
il existe par leur foi, par leur témoignage, par leur cœur orienté, 
il existe par leur conviction, par leur attachement.

Il est vivant
Vivant comme le sont nos regrettés, dont on dit qu’ils sont toujours avec nous,
nos morts qui peuplent notre tendresse et nos pensées.
Par la foi des croyants, Dieu est vivant, jailli du tombeau.

La foi suscite Dieu, fait émerger Dieu du néant, et du nihilisme.
La foi renverse des montagnes, c’est vrai je l’ai constaté.
Bien que convaincu qu’il n’y a pas de Dieu personnel, je ne peux pas dire que Dieu n’existe pas.  Car Dieu existe par ceux qui croient en Dieu.

Il est une création humaine, né de l’esprit humain parce que désiré (oui, le désir est une force si puissante qu’elle est créatrice !).
Dieu est masculin (et maternel), doué d’intention et d’amour.
Dieu est amour : c’est sa nature, son essence.  Quiconque aime connaît Dieu.
Il a pour le monde un plan, un projet essentiellement basé sur l’accomplissement humain et la réussite de l’amour.


A la question intime « Que dois-je faire de ma vie ?» certains associent cette autre question : qu’est-ce que Dieu attend de moi, quel est le Projet de Dieu pour moi ? 
La réponse est la même : Dieu souhaite la réussite de l’Amour et l’épanouissement pour chacun.e.

Depuis toujours, Dieu préside à la création du monde, il guide les humains (récalcitrants et foncièrement mal orientés).
On peut lui demander des choses, on peut lui confier nos angoisses, c’est une divinité tutélaire, bienveillante, omnisciente, puissante.

Lorsque nous éprouvons une contradiction entre la bonté toute puissante de Dieu et le mal, le malheur, la souffrance, il faut se souvenir que les chemins de Dieu sont impénétrables, c’est-à-dire connus de Lui seul, et qu’il est un Dieu non-interventionniste qui se refuse à manipuler les destinées humaines.

Parfois il faut bien reconnaître qu’il n’y a ni logique ni sens à certains malheurs. Or l’absence de sens est cruelle, il faut alors donner sens aux événements, même terribles et inattendus. Et justement Dieu est là pour ça aussi, pour donner du sens à l’absurde, pour « habiter la souffrance humaine ».
C'est le rôle de Dieu-fait-Homme : l'innocent crucifié, dont la mort est absurde, lui qui conteste la religion aliénante, 
lui qui ouvre un accès direct à Dieu, lui qui ne porte pas de jugement et fait bon accueil aux pécheurs, lui en qui tous les damnés de la terre trouvent hospitalité, sans condition. En traversant la mort, il a vaincu tout à la fois le mal, le malheur, et l'absurde. Il offre cette victoire à ceux qui veulent être ses disciples.


Dieu est parfois satisfait, parfois courroucé, par nos comportements. C’est simple : Dieu approuve lorsque nous vivons selon l’amour, le respect, la fraternité, l’accueil, le partage (ce sont toutes des valeurs relationnelles).  Il désapprouve lorsque nous vivons selon la négation de l’autre, lorsque nous refusons l’amour, lorsque nous agissons contre la Vie (y compris la nôtre).

Lorsque Dieu désapprouve, certains d'entre nous pensent qu’il punit, afin de conduire le pécheur vers la réflexion, l’amélioration, la conversion du cœur.
D’autres pensent au contraire que Dieu ne punit pas, n’intervient pas, mais laisse le pécheur subir les conséquences de son propre égarement, dans l’espoir qu’il ouvre les yeux et s’amende.

Certains d’entre nous pensent que les Justes seront accueillis dans la Demeure de Dieu (et peuvent l’être dès leur vie présente), selon leurs mérites, selon la droiture de leur cœur, selon leur Foi. Les méchants et les impies seront écartés de cette béatitude, ils n’hériteront pas, ils iront soit au néant, soit au supplice.


La fraternité est un enjeu majeur du Projet de Dieu : chaque fois que vous faites le bien à l’un de ces petits, à l’un de ceux qui sont vulnérables, ou isolés, ou exploités, c’est ultimement à Dieu que vous le faites, car en Dieu se rassemblent tous les membres de l’invisible fraternité humaine.
Pour savoir comment organiser une société juste et fraternelle, il faut donc mettre les pauvres au centre du projet. Sinon on s’égare, et on échoue.
On voit ici que la religion est forcément politique puisqu'elle envisage les rapports humains et l'organisation de la société des humains.

Pour collaborer au projet de Dieu, sont utiles l'esprit de service, la connaissance, la sagesse, les vertus, la piété.  Prière et Méditation aideront chacun à la connaissance de son propre esprit, à la conscience de ses attachements, à la conscience de la nature éphémère des phénomènes (matériels et émotionnels), à prendre conscience de l’unité du monde, et découvrir que l’individualité et l’égo sont illusion, et que la course au pouvoir, aux richesses, et au prestige, sont vaines. 


Dieu donne sens à tout ce qui est insensé



Ne fallait-il pas donner sens à ce qui se présente comme insensé?
Ne fallait-il pas résoudre l'énigme de l'absurde, l'énigme du mal et du malheur?

Parfois le plus insupportable, c'est de ne pas comprendre pourquoi c'est arrivé,
besoin de découvrir pourquoi, comment?
qui a fauté? qui a failli?
Besoin de trouver un responsable, parce que c'est insupportable de n'avoir rien à dire que "la faute à pas-de-chance".

Il y a bien quelqu'un qui est cause de tout ça!
il y a bien quelqu'un qui tient le registre, le grand livre de la vie, de ce qui arrive,
c'est mektoub, c'est écrit, les choses ne nous arrivent pas par hasard,
elles sont voulues, elles sont méritées, c'est écrit. Il n'y a pas de hasard.

C'est écrit par qui? Par le Dieu, qui règne sur le monde et sur les êtres.
Celui qui a créé le monde, celui par qui il perdure.

Il était si insupportable de ne pas avoir d'explication, que nous avons créé une explication
nous avons créé ce qui explique tout, le monde, l'homme, la terre, la nature, le cosmos, les lois de l'univers,
nous avons décrit le créateur, nous l'avons décrit tel que nous en avons besoin : bon, généreux, provident, omniscient, éternel.

Désormais tout à un sens, tout s'explique.
Nous ne sommes plus isolés, abandonnés à nous-mêmes,
nous sommes les désirés de Dieu, les amis, les fils et filles.

Le malheur s'explique enfin : pourquoi les coulées de boue ont tué 250 personnes,
pourquoi notre fille a été tuée par une voiture, pourquoi notre fils est né handicapé, pourquoi mon père a eu un cancer si tôt, pourquoi?  Je ne sais pas, mais Dieu sait. Dieu connaît le destin secret, Dieu connaît les raisons inconnues de nous qui ont un sens.

Le mal aussi s'explique désormais.
Le mal sort du cœur de l'homme, de ses mauvaises intentions.
Le licenciement de 900 personnes qui a pour but de plaire aux actionnaires, l'abus de pouvoir des quelques uns qui ruinent les gens modestes, la fraude, la trahison, l'abandon, le mensonge...
Le mal désormais s'explique aussi, car nous sommes intérieurement le lieu d'un combat entre le serpent et le Dieu. Nous sommes même l'enjeu de ce combat. "Satan vous a réclamés pour lui".

N'est-il pas absurde de réfléchir que tout ça va disparaître,
n'est-il pas insupportable de réfléchir qu'après ma mort je n'existe plus en dehors des souvenirs que je laisse, et de ce que j'ai pu créer ? 
Mais moi, où suis-je après la mort?
Ne fallait-il pas défier la mort, la traverser, et vivre encore au delà de la mort?
Oui il fallait un Dieu qui détruit la mort et qui nous promet de nous attendre "de l'autre côté".















Pierre, qu'as-tu fait ?!?

Pierre, qu'as-tu fait ?!?

j'ai reçu Magali et Fabrice,
ils sont dégoûtés de l'accueil qu'ils ont reçu pour leur mariage.

Ils ont été fidèles aux réunions, ils ont choisi textes et prières, préparé la célébration, imprimé le livret...
On leur a reproché d'avoir eu deux enfants avant le mariage,
On leur a dit que leur fille aînée est un accident...  
On a reproché à Fabrice sa franchise de reconnaître qu'il n'est pas croyant,
Par contre, personne ne s'est réjoui que Magali soit profondément croyante.
Beaucoup de désapprobations, très peu de fraternité.

On leur a dit "Votre mariage est annulé", suite à son ajournement pour cause de crise sanitaire. 
Ils ont vu que leur fiche était barrée de la mention "annulé".  Et en les recevant on leur a demandé de reprendre TOUTE la préparation. Pas facile quand on travaille et qu'on a deux enfants.  

Peut-être que tu ne partages pas cette version qu'ils m'ont racontée. Je n'ai que la leur.

Ce "on" c'est toi Pierre.  
Ils sont choqués, dégoûtés. Ils ne reviendront pas.  
C'est quoi ton problème?  
Le contact est mal passé?  
Tu ne les as pas aimés?  
Ils se sont mal comportés?  

Cet effondrement pastoral, on m'en raconte des semblables trop souvent. Tu n'es pas le seul en cause.  
Êtes-vous écrasés de travail, fatigués?  
Trop de gens reviennent dégoûtés, maltraités. 
Prenez conscience!!

vendredi 19 mai 2017

La lettre que j’aimerais pouvoir t’écrire.


Cher parent, voilà la lettre que j’aimerais pouvoir t’écrire. Ton ado.


* Texte original The Letter Your Teenager Can’t Write You  de Gretchen Schmelzer, psychologue étasunienne. (Traduction Florentine d’Aulnois-Wang).



croissance

« Cher parent:
Ce conflit dans lequel nous sommes là, j’en ai besoin. J’ai besoin de ce combat. Je ne peux pas te le dire parce que je n’ai pas les mots pour …et puis de toute façon ce que je dirais n’aurait pas vraiment de sens. Mais j’ai besoin de ce conflit. Désespérément.
J’ai besoin de te haïr pour le moment, et j’ai besoin que tu y survives. J’ai besoin que tu survives à ma haine, et à celle que tu ressens envers moi. J’ai besoin de ce conflit, même si je le hais. Peu importe la raison de notre différend : horaires, devoirs, linge sale, chambre en bazar, sortir, rester à la maison, partir de la maison, ne pas partir, la vie de famille, petit(e) ami(e), pas d’amis, mauvaises fréquentations… Peu importe. J’ai besoin de me confronter à toi et j’ai besoin que tu me confrontes en retour.
J’ai vraiment besoin que tu tiennes ton bout de la corde. Tiens le pendant que je secoue, pendant que je cherche mes appuis dans ce nouveau monde auquel je sens que j’appartiens désormais. Avant je savais qui j’étais, je savais qui tu étais, je savais qui nous étions. Mais maintenant, je ne sais plus. En ce moment, je cherche mes limites, et parfois je ne peux les sentir  qu’a travers celles que tu me mets quand je te pousse à bout. Repousser tes limites me permet de  découvrir les miennes. Quand je fais ça je me sens exister, et pendant une minute je peux reprendre ma respiration.
Je sais que le tendre enfant que j’étais te manque. Je le sais, parce que ce tendre enfant me manque aussi, c’est pour partie ce qui est tellement douloureux pour moi en ce moment.
J’ai besoin de ce conflit, j’ai besoin de vivre que, quels que soient mes sentiments, mes émotions, aussi forts, aussi durs qu’ils puissent être; ils ne nous détruiront ni toi ni moi. J’ai besoin que tu m’aimes y compris dans le pire de moi-même, même quand il te semble que je ne t’aime pas. J’ai besoin maintenant que ce soit toi qui portes mon amour et le tien. Mon amour pour toi et le tien, mon amour pour moi et le tien.
Je sais combien c’est difficile d’endosser le mauvais rôle, de ne pas se sentir aimé. Je le sais parce que je le vis moi-même.
Cependant j’ai besoin que tu tiennes debout. Va chercher de l’aide auprès d’autres adultes si il le faut, monte un groupe de soutien « survivre à la rage de son ado » si tu veux.  Parce que pour le moment je ne peux pas t’aider…
Juste ne me lâche pas. S’il te plait ne lâche pas ce combat. J’en ai besoin.
C’est ce conflit qui va me montrer que mon ombre n’est pas plus grande que ma lumière. C’est ce conflit qui va m’apprendre que des sentiments négatifs ne signent pas la fin d’une relation. C’est ce conflit qui va m’apprendre à m’écouter même si je dois décevoir.
Et ce conflit là un jour va cesser. Comme l’orage passe. Et je vais l’oublier, et tu vas l’oublier. Et puis il reviendra. Et j’aurai besoin que tu tiennes à nouveau. Je vais en avoir  besoin encore et encore pendant des années.
Je sais que c’est un boulot ingrat.. Probablement je ne te montrerai aucune gratitude pour cela, ou même que je ne reconnaîtrai jamais le rôle que tu as tenu. En fait,je vais même probablement te critiquer pour tout ce travail difficile . Comme si ce que tu fais n’est jamais suffisant. Et pourtant, je compte et je dépends complètement de ta capacité à demeurer en face de moi dans ce conflit. Peu importe combien je gueule, peu importe combien je boude. Peu importe combien je me coupe dans le silence.
S’il te plaît, reste debout et tiens ton bout de la corde. Et sache que tu fais le travail le plus important qui puisse être fait pour moi en ce moment.
Avec amour, ton adolescent.  »


lundi 10 avril 2017

Pâques c'est quoi ?

Le tombeau est ouvert

C'est déjà le Dimanche matin. La nuit vient à peine de virer au jour.
Personne ne sait encore que c'est Pâques.
Dans l'Évangile de Matthieu, la nuit pascale, deux femmes se glissent dehors, elles sont comme les ombres de leur propre peur.
Deux femmes puisqu'il s'agit d'une naissance, mais elles ne le savent pas encore.
Pour l'instant elles retournent au passé.
Un pèlerinage au cimetière est toujours un retour en arrière, elles vont accomplir un rite, comme on porte des chrysanthèmes, elles viennent en souvenir et elles trouvent autre chose, tout à fait autre chose, elles venaient se recroqueviller, se replier : elles trouvent une ouverture.
Le tombeau est ouvert, c'est la déchirure d'une naissance, elles cherchaient un tombeau fermé, clos, elles trouvent une maison ouverte.
La maison du mort est devenue la maison des vivants.
Mais lui, il n'est pas ici ; il est ailleurs.
Pour le voir, il faut aller le chercher. « Il vous précède en Galilée : là vous le verrez. Voilà ce que j'avais à vous dire »
La Galilée, cela veut dire : chez les hommes, la terre des hommes.
Ne restez pas là, enfermés dans vos questions. Arrêtez de tourner en rond, prisonniers de vos tombeaux. « Est-ce que j'ai la foi ? Est-ce que je n'ai plus la foi ? Est-ce qu'il est ressuscité comme ceci ou comme cela ? Est-ce que j'ai des preuves ?  »
Toutes ces questions n'aboutissent qu'à un tombeau fermé.
Mais, voyez, le tombeau est ouvert, ouvert sur un monde nouveau.
Alors, levez-vous, allez ailleurs, plus loin, devant. Sortez de vos propres tombeaux, vous n'êtes déjà plus dans la vraie question.
Jésus-Christ n'est vivant qu'ailleurs. C'est seulement en marchant qu'on voit le Ressuscité. La preuve, regardez : les deux femmes quittent le tombeau vide, elles se mettent en marche !

« Et voici que Jésus vient à leur rencontre »

Jean DEBRUYNNE

Prêtre de la Mission de France 1925-2006

lundi 27 mars 2017

Maudites sur trois générations

Un stress social subi par une souris jeune peut retentir sur le comportement de ses descendants. Serait-ce une démonstration, chez la souris, de cette observation récurrente effectuée chez l'homme par les psychiatres et psychologues : un stress subi par un individu jeune, même sans conséquences visibles, peut retentir sur la santé psychique de ses petits-enfants voire de ses arrière-petits-enfants - ou l'art de cuire à petit feu un "non-dit" familial ?


Par Florence Rosier  -  LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 30.08.2012

Des chercheurs de l'université de médecine Tufts à Boston (Etats-Unis) ont soumis des souris jeunes à un stress chronique. Entre l'âge de 4 à 11 semaines (soit l'"adolescence" et le jeune âge adulte de la souris), douze rongeurs mâles et onze femelles ont été exposés à une "instabilité sociale chronique" : la composition des animaux dans les cages était modifiée fréquemment, de sorte que les souris ne parvenaient pas à établir avec leurs congénères de relations normales, fondées sur une hiérarchie sociale.
Deux mois plus tard, les chercheurs ont évalué par différents tests l'anxiété et les comportements sociaux des souris stressées, qu'ils ont comparés à ceux de leurs congénères non stressées. Leurs résultats sont publiés dans Biological Psychiatry du 18 août. Ils montrent d'abord que les effets de cette instabilité sociale subie dans la jeunesse sont persistants.
Les femelles stressées présentent une anxiété accrue et une sociabilité altérée : une forme de "timidité sociale", qui se traduit par une réticence à interagir avec des souris inconnues. Leur niveau de corticostérone, l'hormone du stress, est augmenté. Les mâles aussi sont affectés, avec une moindre anxiété.
L'équipe de recherche a croisé mâles et femelles stressés entre eux, puis testé leurs descendants, âgés de 2 mois, qui n'avaient pas subi de stress social. Résultats : les mâles ne présentent aucun comportement altéré "visible", mais les femelles manifestent une anxiété accrue et des interactions sociales défectueuses - même lorsqu'elles ne sont pas élevées par leurs parents stressés. "Cela peut s'expliquer parce que la femelle stressée transmet quelque chose à sa fille durant la gestation, par exemple via un niveau de corticostérone accru".

MODE DE TRANSMISSION INÉDIT
Les auteurs ont ensuite croisé les souris F1, issues de parents stressés, entre elles ou avec des souris contrôles. Fait remarquable, seules les femelles - pas les mâles - de la génération F2 montrent des signes d'anxiété et de sociabilité altérée. Les plus atteintes proviennent des mâles F1 issus de parents F0 stressés, alors même que ces mâles ne semblent pas atteints.
Poursuivant leurs croisements, les chercheurs ont testé les animaux de la génération F3 : là encore, seules les femelles manifestent une anxiété et des dispositions sociales défectueuses. Elles semblent hériter de ce comportement par leur père, issu d'un grand-parent F0 stressé. "Nous sommes en présence d'un mode de transmission assez inédit et a priori excitant, analyse Deborah Bourc'his. Il s'agit de caractères transmis par le père apparemment normal, mais qui ne s'expriment que chez les filles, c'est-à-dire dans un contexte hormonal particulier."
Quels pourraient être les mécanismes de cette transmission ? "A ce jour, nous ne pouvons le dire", reconnaît Larry Feig, principal auteur. Trois mécanismes sont possibles. Une transmission génétique, c'est-à-dire par des variations de la séquence d'ADN de certains gènes de la lignée germinale mâle. Une transmission épigénétique, fondée sur des modifications chimiques de l'ADN ou des protéines qui l'entourent, survenant lors de la maturation des spermatozoïdes. Ou bien le mâle réinduirait des caractères anormaux à chaque génération par un comportement anormal (non identifié) qui perturberait sa partenaire...
Deborah Bourc'his reste prudente : "Les auteurs ont eu recours à une lignée de souris hétérogènes sur le plan génétique. C'est sans doute un bon modèle pour l'étude des effets de l'instabilité sociale, mais pour les études épigénétiques toujours très complexes à mener, mieux vaut utiliser des lignées génétiquement homogènes."
Florence Rosier


mardi 21 février 2017

Tout se dégrade, c'est désespérant

Ne te décourage pas s'il te semble parfois que tout se dégrade,
s'il te faut sans cesse réparer, nettoyer, entretenir,
Ne t'étonne pas de l'Impermanence, car elle est une loi de l'univers,
notre monde est ainsi fait, il va vers le désordre et la désorganisation.

Une exception existe.  Cette exception c'est la Vie,
la Vie organise la matière, l'espace et le temps.

Les humains donnent sens
à l'art d'élever une chose vers un plus haut degré d'organisation.
Ainsi, lorsque tu as l'impression que rien n'a de sens, tu peux créer du sens, 
en luttant contre la souffrance par exemple, ou contre l'ignorance, ou contre la violence...


Chaque fois que tu participes à élever ce monde en son degré d'organisation, tu crées.



"Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait".
                                                                                de Mark Twain...



Enchemisé dans les violences de sa nuit, le corps de notre vie est pointillé d’une infinité de parcelles lumineuses coûteuses.
Ah ! Quel sérail. 
                   de René Char


Pourquoi chercher ailleurs,
Dans un pays lointain ?
Le secret du bonheur
Pour ce jour, pour demain.
Ce n’est pas du dehors
Que vient pour toi, pour moi,
Ni du brillant de l’or
Ni du brutal émoi,
Que vient, dis-je, imprévue,
Du plus profond, sans loi,
Des comblés hors de vue,
Vient de nous la vraie Joie.

Henri



"A force d'aller et venir
j'ai fixé mon empreinte dans le champ
et rendu facile le chemin
à ceux qui m'ont suivi.
           Atahualpa Yupanqui







jeudi 29 décembre 2016

Demain dès l'aube, je partirai. Je sais que tu m'attends.
Chroniques d'algérie - décembre 2002

Demain dès l'aube, à l'heure ou blanchit la campagne, je partirai.  Je sais que tu m'attends.  J'irai par les forêts, j'irai par les montagnes, je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.  Victor Hugo

Demain vers Alger, puis Biskra.  Vers mon prince, mon bien aimé.
Nouvelle plongée dans ce monde Algérien.  Nouvelle avancée aussi vers cette amitié.  Comment aller vers la joie?  Comme toujours je suis à la fois heureux et inquiet.  J'ai peur de tes réactions, peur que tu me repousses... il me faudra de l'adresse, de la finesse.  Je suis heureux de te gâter un peu.  Je voudrais te pousser, te tirer vers ta réussite.

28 décembre - Air Khalifa - Marseille Alger.  1h15 de retard... comme d'hab.  Jour après jour l'aéroport d'Alger crée des problèmes techniques pour retarder le départ du vol de Marseille. Pourquoi?  sans doute pour faire payer Khalifa?
  A mon arrivée je suis contrôlé à la douane: j'ai avec moi un photocopieur, une machine à écrire, une calculatrice-imprimante, et un fax-téléphone.  Le dernier sera saisi contre taxe: 10 000 Da.  Je ne peux pas payer.  C'est donc saisi par la police, contre un billet de dépôt qui me permettra ?? de le récupérer lors de mon retour en France.  En fait on est clairement en face d'un racket: ils veulent 10 000 Da.  Tout se passe dans le sourire, mais je ne paye pas. Ils sont un peu désolés.  Le chef est appelé qui confirme mais laisse passer le reste.
  Jean et Jean-Marie confirment que c'est la première fois qu'ils vivent ça.  En fait, je me souviens que mes valises étaient marquées de deux traits de craie blanche: peut-être le scanner avait-il vu de l'électronique?  J'aurais donc été ciblé dès le contrôle bagage?
  Le plus étonnant c'est la négociation qui demande 10 000 Da, somme arbitraire pour arrondir les fins de mois des douaniers.  Ils visent des gens riches, et sans scrupules les taxent.  Je prends tout ça avec le sourire: Malesh... c'était des cadeaux que Jacques Perdriau m'a fait pour des prêtres: c'est une bonne chose, mais tant pis pour la perte en cours de route.  Je doute beaucoup de récupérer ce fax à mon retour... mais j'essayerai.
  Crampe au dos (tiens tiens??). Myolastan, en espérant que ça va cesser: ça dure depuis mardi.  Mais je me sens partir dans le sommeil.

29 décembre - l'artisan bijoutier
Seul, dimanche.  Monté au Riad el Feth. Musée du Djihad.  Belle montée depuis le jardin d'essais.  Pizza sur la place.  Je n'ai pas la monnaie... le prix descend de 185 à 170 Da.  Je vais ensuite vers le village des artistes, dans le "bois des Arcades".  Quelques boutiques vieillottes, d'art convenu.  Puis je suis attiré vers une devanture de bijoux anciens.
  J'entre doucement. Les deux hommes ne lèvent pas la tête. M'ont-ils seulement vu?  Je regarde longuement leur travail: ils sont en train de fabriquer des boucles.  Au bout d'un bon moment le plus vieux s'adresse à moi en français "Vous aimez ce travail?  - oui! c'est très beau!  "J'ai eu la visite de Danièle Mitterrand, elle est restée près de deux heures".  On me montre la preuve, la lettre de remerciement qu'elle a écrite.  "Tenez, je vais vous faire la grande démonstration.  C'est toujours les français qui apprécient ce travail.  J'aime."  Et comment alors, pendant une heure, la confection d'une broche en argent.  Tout est fait en argent.  Merveille d'artisanat, avec patience et minutie.  Un ravissement de raffinement et d'industrie.  Voilà la broche qui prend peu à peu forme, sur une plaque d'argent.  Elle est là devant moi.  Il y a serti trois pierres de corail: Joie Simplicité Miséricorde.  Ce bijou a été fait pour moi, et en effet il est fait pour moi. Le porterai-je ?  On le porte à droite si l'on est célibataire, à gauche (côté cœur) si l'on est fiancé, et un de chaque côté si l'on est mariée.
  Le vieil homme a appris son art de son père, à la suite de son grand-mère.  Bijoux berbères traditionnels, avec émaux en Kabylie, sans émaux dans les Aurès.  "Qui reprendra après vous?  - personne, les choses ont beaucoup changé."  Il a souvent travaillé pour le précédent ambassadeur - Meyer?  Quand il était gamin, il travaillait au bled, mais ils sont montés à Alger.  Ce village était l'unique où se faisait cet art du bijou berbère, me dit-il.
  Je sors de là tout heureux après avoir acheté cette broche 800 au lieu de 900Da selon la pesée.  Je m’assois à une terrasse ensoleillée pour goûter cet instant chez Y. Nemchi, artisan.  L'instant est délicieux, raffiné. Joie d'être ici.
  En buvant lentement ce café, je me souviens de la remarque de Hammanour à Ouargla: tu bois ton café rapidement, pourquoi?  Hammanour me manque, par l'impatience de le retrouver demain.  Car demain, taxi vers l'aéroport, vol vers Biskra, et mes bras l'embrasseront.  Dix jours de rencontre.  Je ne sais pas dans quel cadre... Bismillah!

Le myolastan m'assoupit.  Je veux cependant écrire.   "Sarah eut foi, et devint capable..."  Par la foi donc.  Je sais que le désir, la volonté, sont la grande force, celle qui mène bien des choses et des projets à leur réalisation.  Une volonté de fer, comme mon patron Raoult, par exemple.  Voilà pour les caractères riches, pour les leaders.  Il existe cependant une force immense pour ceux qui ne sont pas des leaders, des puissants, des volontés fortes: il existe la confiance (ou la foi, c'est la même chose en latin: la fides).  Car la confiance elle aussi renverse les obstacles et convoque la pâque: la résurrection.  La traversée des obstacles, tunnels, peut se faire par la vertu de la confiance et de la foi.  Elle permet aux pauvres d'aller vers la réalisation; c'est la force historique des pauvres.
[...]
Nuit du 29 au 30
Encore une nuit sans sommeil. Huit mois après, au même endroit, à El Harrach, et avant de m'envoler pour Biskra, de rejoindre le bien-aimé, je me réveille au milieu de la nuit, sans sommeil.    Je ne dirai pas que je brûle, comme je brûlais en avril.  Mais je suis à la fois heureux et comme inquiet.
Une idée dans la nuit: j'achète un petit appart (1 ou 2 pièces) à Biskra. J'y installe Hammanour (atelier) et j'y viens chaque fois que je le veux.  Il y vit seul, et personne d'autre ne peut y habiter sinon lui.  Je paie l'eau et l'électricité. Porte métallique, immeuble récent.  Et dans vingt ans je viens y passer ma retraite.
N'importe quoi... mais ainsi va le rêve d'aimer.  Folie amoureuse.  Tant d'autres avant moi y ont perdu la tête!!

31 décembre
Calme amoureux en face du réel, de sa distance.  Caressé son visage ce matin tandis qu'il s'éveillait. Pas de signe de plaisir.  J'ai un peu forcé la dose sur les cadeaux.  Je l'ai senti un peu écrasé par leur prix.  Pastels et machine à écrire.
  Plusieurs ont fait la même réflexion: Hassan et Lotfi  "il semble que tu n'es jamais parti, il semble que c'était hier."  En effet, me voilà comme à la maison.  J'ai eu aussi une réflexion de Abbas, disant que je suis un homme simple, qui ne se gène pas de s'asseoir à terre, à la hauteur de l'autre.

...

Épuisé par le combat verbal, la lutte pour démontrer, pour avoir raison.  Il n'y a pas en lui de désir d'ouverture ou de découverte, mais il est buté, fermé dans ses certitudes.  Oh pauvre peuple sans ouverture, baignant dans l'ignorance et l'arrogance.  Ai-je pu témoigner de l'évangile ou même de ce que je suis?  Jamais je ne peux développer.  Sans doute apprend-je beaucoup dans cette fraternité de tous les instants, sans doute aussi au-je croisé des hommes plus ouverts que d'autres.  Et j'ai choisi le plus fermé. Intelligent pourtant, mais...

Après le notaire, nous laissons Rhoma qui raccompagne sa sœur à Sidi Okba.  Au soleil d'une terrasse, un jus, puis c'est l'heure de la prière.  Nous allons dans une mosquée du centre-ville. Là, je suggère que je peux me tenir en retrait?  Il hésite puis acquiesce.  Je prie à genoux, assis sur mes talons.
Une main sur mon épaule. Est-ce déjà la fin? C'est le signal que nous nous sommes donné.
  Mais non: un grand noir me fait signe d'avancer, de ne pas rester à l'écart.  Il me parle en français: fais comme moi.  Je fais donc les gestes.  Ce qui m'étonne c'est que cet homme souriant a été tellement plus simple que l'aimé; il m'a simplement fait venir: fais la prière, et c'est Dieu qui voit dans le cœur.  Hammadi est-il un peu vexé? Il se justifie en disant que cet homme m'a pris pour un converti récent.
  Retour à l'atelier. Rhoma est déjà revenu.  Nous partons pour le mariage d'un de ses amis.  Taxi.  Ca se passe dans une école.  Nous sommes accueillis dans la cour par l'époux et son père.  Nous entrons dans la salle.  Il n'y a que des hommes.  C'est une cantine en fait. On nous fait asseoir à une longue table, et les plats sont servis.  La musique hurle si fort qu'il n'est pas question de se parler de part et d'autre de la table; on ne peut que manger.  D'ailleurs ça ne dure pas, nous avons bientôt fini (Hammadi est parti au milieu du dîner pour la prière).  On nous offre des gâteaux et des cacahuètes.  Le retour: taxi puis stop jusqu'à Sidi Okba.
  A la maison Makhloufi je cherche un peu de calme et de solitude, mais on me sert la musique et la conversation.  Par plusieurs fois j'invite Rhoma à passer du temps avec sa famille.  Je suis obligé de lui dire que je souhaite me reposer.  Il me laisse donc.  Arrive Hassan qui sort le Coran.  Hammadi rentre (il a fait du stop avant nous, il nous attendait au magasin de son frère Lotfi).  Fin de soirée: Coran... rien d'un réveillon!

Mercredi 1er
Lever tôt, je vais acheter du pain.  Geste de service.  Petit déjeuner tardif (comme on est long à se mettre en route!!) et café en terrasse.  Là, nous croisons Youssef.  C'est moi qui l'ai vu le premier dans la foule.
Retour.  Saïd.  Soir chez Youssef où nous restons très peu.  Passage par Sidi Okba.  Soir chez Saïd.

2 janvier - Saïd Lahmer de Doulcen
Le lendemain à Doulcen chez Saïd, au bled.  Nous faisons le tour du bled et du souk.  Puis à la maison sur l'herbe entre les palmiers.  Mais il y a tant de choses que l'on ne doit pas faire ... Pas s'asseoir si on est en vue d'une autre maison, pas siffler, pas ceci et pas cela...
  A la fin de la journée j'explose: Vous êtes obsédés par le Shatan.  Je pense tellement ce que je dis que Hammadi et Saïd sont un peu effrayés.  Ils sentent aussi que j'ai raison, qu'ils sont obsédés par le péché et la négativité.  Le mal est partout.  Pauvre peuple qui, comme les chrétiens, a mis au commencement non pas l'amour mais le péché.  Encore un système religieux qui tourne autour de la culpabilité.

Saïd va se marier: il le peut à 29 ans!  Il a un métier, un travail d'enseignant, et même un appartement en duplex, en plein centre du nouveau quartier.  Il est juste fiancé.  Elle a 18 ans, a fait peu d'études.  "C'est difficile de trouver une fille bien.  Je l'ai choisie jeune et peu instruite pour pouvoir la charger (enseigner, former)".
Ce projet me choque. Comment peut-on choisir une jeune fille peu instruite pour la "former" ?? Rhoma a le même projet.  Mais elle ne sera donc pas une partenaire à égalité!  Or c'est pour moi une évidence, le mariage est un partenariat à égalité.
Saïd ne suivra pas ce premier projet. En vérité par la suite il épousera Manal qui est juriste et avocate. Voilà qui réconforte mes valeurs...

8 janvier - Ecouter, c'est aimer
Ce n'est plus la salle de dégrisement, au contraire.  L'amitié a traversé plusieurs stades.  D'une part le renoncement amoureux.  Il s'est fait assez vite.  Merci à l'Islâm et à Hammanour.  Quand l'interdit est absolu, ça structure les relations.  Et par ailleurs, Hammanour ne partage pas mon orientation amoureuse; il veut se marier, et rapidement si possible.  Son attitude avec les enfants est émue et douce.
Hammanour dans le passé a péché; confession à la terrasse d'un café, en présence de Saïd.  Cette expérience l'a sans doute averti de ce qui est vanité.  Mais aussi l'a rapproché de sa religion.  Le voilà donc mûri pour construire, non pour "consommer".

Autre passage que celui du renoncement amoureux, c'est le passage par le conflit, l'envie de partir, de les plante là.  Le sommet de cette déception c'est son refus d'écouter, sa façon d'avoir toujours raison.  Il m'est arrivé de me "mettre en colère" par dépit de trouver Hammanour qui ne m'écoute pas - ne me laisse pas parler - conteste à chaque demi-phrase, et n'est finalement pas intéressé à connaître ma pensée.  La présence d'autres amis a souvent permis que je m'exprime: demandant qu'il me laisse terminer.  Il y a donc eu un moment où je me suis trouvé à bout de patience, avec l'envie d'aller rassembler mes affaires et de partir.  Sand doute cela était-il mêlé de dépit amoureux.

Mardi 7 - Déjeuner avec Jean-Marie Varin.  Bien sûr la conversation avec Hammanour tourne religieuse.  Je suis admiratif de la façon de Jean-Marie de tenir bon, et de réfuter, en ne se laissant pas couper.  Trop de douceur dans le dialogue peut sans doute avoir un effet négatif sur l'échange: cela encourage le dominateur à ne pas écouter.  il faut en effet recadrer le dominateur, pour le service du dialogue, pour qu'il y en ait un !!
Jean-Marie raconte un livre de Gilles Kessel: expansion et déclin de l'islamisme (ce dernier mot, comme celui de christianisme, englobe une large panoplie d'opinions).  Apparaît un homme cultivé, intéressé par ces questions de l'Islâm, et qui raisonne de façon... lettrée, ce qui est rare ici.  Oui Jean-Marie Varin est intéressant, et il sait discuter avec l'Islâm.

Voilà une société qui se cultive peu.  Les opinions se font par la télé et la mosquée.  Israël, Palestine, USA, Irak, ces sujets sont brûlants mais peu instruits, peu renseignés.
  En fait je suis ici dans une société traditionnelle: forte structure familiale et structure religieuse.  Une société finalement très réglementée; et tant de choses qui "ne se font pas".  Siffler, offrir un cadeau à une jeune femme, parler de certains sujets soit lorsqu'il y a des frères, soit en groupe... Je découvre l'Islâm social, qui réglemente beaucoup de choses.  Il est suivi à la lettre, ce qui ancre la société Islamique dans une stabilité qui peut confiner à l'immobilisme...
  Cette société traditionnelle m'est apparue surtout à Aïn Naga, lorsque nous sommes tous allés à la prière: à la sortie, il y avait Hocine, et plus loin devant son père (qui m'a offert une pièce de viande de chameau).  Le père et ses fils prient à la mosquée, vivent là, se marient là...  Tout un système local, villageois.  On comprend ce que signifie "le bled", c'est tout un réseau familial et amical, relations d'enfance et de connaissances.
  Prier à la mosquée, selon le barème du Kùran, c'est 27 fois plus de points (pour le jugement final).  Et donc la mosquée réunit bcp de gens, 5 fois par jour.  Forte pression communautaire, qui pousse à se montrer, à pratiquer en public.

"Boulot d'arabe".  Expression insultante en France, que j'ai retrouvée en moi-même, en voyant l'à-peu-près de tant de travaux.  On ne finit pas les choses, on fait en gros, c'est bâclé, c'est pas achevé, ça reste sale, déglingué, merdique.  Bref c'est pas du boulot.  Porte qui est mal ajustée, pas à la hauteur, peintures qui ont débordé (mais personne n'a retiré le "débordé").  Maisons construite à moitié.  Tout est provisoire.  Ce qui ne manque pas d'une certaine profondeur.  On n'est pas attachés aux choses.  On offre ce que l'on a, sans calculer pour demain.  Il y a a cependant des familles prospères, comme celle où nous avons passé la soirée mardi soir.  La famille Bouchemal a des figuiers, de la terre, une épicerie, une Laguna et une camionette. Grande belle maison, une chambre chacun.  Ce fut une soirée superbe.  Abdelkghani (Khani) est sympa.  Il ne fait pas la prière, et ce mercredi il a RV avec celle qu'il doit épouser.  Il est tout excité.  C'est touchant qu'il m'ait confié ce secret.  Je suis touché de la confiance de ce jeune-homme.  Tous ont entre 25 et 35 ans.  On se marie tard ici.
Saïd lui aussi est prospère.  Je ne sais pas comment il a pu acheter un appartement duplex de 100 000F mais il est prêt à se marier.
Les Makhloufi sont bien pauvres aussi.  Mais tous sont accueillants avec joie et honneur.  Tous veulent inviter l'étranger, partager ce qu'il ont.  La mère de hammanour m'a confectionné une écharpe, aux couleurs de la France et de la Palestine.  Touchant.

A nouveau ma présence a provoqué l'arrêt de toute activité pour Hammanour.  Il était tout à moi, toujours proche, disponible, m'accompagnant partout.
En lui commandant 2 tableaux j'ai pu lui donner 5000 Da.  Je sais que l'argent lui file entre les doigts. Je voudrais qu'il ait de l'argent, enfin qui'l puisse s'établir.  Il a un pb du côté de la décision, ne sachant s'il veut rester ou émigrer: 28ans.  Son père, assis dehors au milieu des pierres et des chèvres lui demande "Mon fils, que fais-tu dans la vie?"  "Je suis" (du verbe suivre).  Hammanour gouli que c'est une bonne réponse.
Son frère Lotfi a ouvert une boutique: papeterie et cassettes islamiques.  Il n'y en avait pas à Sidi Okba.  Ce jeune a les pieds sur terre, plus que Hammanour son aîné.

Le vieux Bouchemal (rencontré chez lui à Aïn Naga) a vécu en France, mais ne parle pas trois mots de français.  Comment?? il n'est donc pas allé rencontrer ni la France ni les français, mais n'est allé chercher que tu travail et de l'argent ?  Dans ses conditions, comment peut-on rencontrer la France telle qu'elle est ??  On n'y rencontre alors que la course à l'argent, et la difficulté de trouver logement, famille, solidarités... c'est à dire qu'on y trouve ce que l'on a apporté: une course à l'argent.  Tant d'algériens trouvent la déception et le repliement.  Je ne le souhaite ni à Rhoma ni à Hammanour.

Merveilleuse soirée mardi 7 à Aïn Naga, avec Daha le timide.  Rhoma et Hammadi, Yacine, Khouri et Kamel (les frères Bouchemal) Messaoud et Aderrazek.  D'abord en ville, puis promenade dans la palmeraie, à l'heure où les lycéens rentrent chez eux.  Pause là où la chamelle a posé le pied (Naga!) et guitare espagnole.  Cette guitare que Nourredine Tabrha a rapporté de l'école, cette guitare nous a beaucoup rassemblés. Les algériens sont extrêmement sensibles à la musique.  J'ai longuement chanté Aïcha (Khaled) en réinventant les paroles: "elle est inscrite en informatique - elle ne m'a même pas regardé".  Je suis passé pour un grand guitariste, simplement par ma capacité à retrouver des airs et à les accompagner.  Il faut travailler ce langage de la musique et du chant, et de la mémorisation.  Hammadi disait: c'est un langage universel.  C'est vrai, il ma faut travailler ça.

11 janvier 2003 - retour vers Marseille.  Aéroport. Mauvais temps.
Déposé par Jean T et Marouane.
Beau séjour qui me donne sûrrement envie de revenir.  Il y a eu pourtant un moment où je me jurais de je plus jamais revenir, ce moment où l'on ne m'écoutait pas, où l 'on ne me laissait pas parler, pour me contredire toujours.  Et puis un peu de distance à rétablir le contact.
Je ne suis plus amoureux.  C'est ma vie d'avoir ainsi des passions raisonnées, des amours que la raison peut faire revenir à l'affection amicale.  Dieu merci.

Avril 2003 - Aérport Marseille Provence, vers Alger.  Que viens-tu faire en Algérie? La joie de ce contact avec une autre culture?

mardi 27 décembre 2016

Le cœur retourné
Chroniques l'Algérie - décembre 2004

Aéroport Marseille-Marignane, en route vers Batna.
Mariage de l'aimé avec Baya.

Oh comme il aime sa femme!  Ils n'auront pas été longs à s'aimer de tout le long de leur corps. C'est bien.
C'est moi qui ai payé le mariage. J'en suis content.

Un jour Hammanour m'appelle.
- Je voudrais ton avis car tu est mon grand-frère.  Le patron du labo de Bamako me propose à nouveau de travailler pour lui.  Je suis tenté.
- Pourquoi ?
- Pour économiser, pour payer le mariage. C'est cher tu sais!
- Oui mais tu es marié maintenant, même si c'est devant l’imam et pas encore devant tout le monde, tu est marié. Tu ne peux pas laisser ta femme.  Ta place est auprès d'elle.  Tu peux l'emmener avec toi à Bamako ?
- Oh non. Pour deux raisons: la première c'est qu'il faut un endroit pour nous. Une simple chambre ne suffit pas.  La deuxième c'est que le mariage n'est pas officiel et je ne peux pas faire contre: c'est la tradition, on ne peut pas faire autrement.
- Mais Baya, elle dit quoi ?
- Elle ne voudrait pas que j'y aille, mais il faut bien...
- Donc ce sont uniquement des raisons d'argent : tu y vas uniquement pour l'argent ? Alors il ne faut pas y aller.  Ta place est auprès de ta femme.
- D'accord je te rappelle ce soir.

...

- Allo?  C'est Hammanour. J'ai parlé avec Baya, elle est d'accord avec toi.
- Hammanour, je voudrais savoir, un mariage ça coûte combien ?
- les bijoux 8 millions, mais on peut les emprunter et les rendre.  La dot, 5 millions.  La chambre, 5 millions.  La fête, 5 millions.
- Hammanour je vous donne mille euros (onze millions Da)
- ... (silence) ... Je sais pas quoi dire...
- Je ne veux pas que l'argent vous empêche de vous marier. Je vous donne mille euros. Je ne veux pas que tu laisses ta femme pour partir à Bamako chercher de l'argent. Tu en parles à Baya ?
- C'est très gentil. Je vais lui en parler.

Comment envoyer cet argent ?  Je contacte Western Union (très cher) puis la Poste (importante commission).  C'est Hammanour qui me donne la solution : ça y est j'ai reçu l'argent, et quelqu'un viendra te trouver à Marseille, et tu lui donneras l'argent.
- Combien tu as eu ?
- Onze millions (c'est le meilleur taux, celui du black).

Et en effet plusieurs semaines après, je savais que je devais trouver un jeune Saïd qui avait mon numéro de portable.  On s'est entendus pour un rendez-vous à la Timone (Casino).  Il avait l'air de connaître Marseille.  Clio blanche. J'ai vu arriver un jeune arabe looké - survêt blanc, fin collier de barbe, cheveux très courts, lunettes fumées.  Gentil, un peu méfiant peut-être?
  Je monte à l'arrière.  Ils sont deux, lui est passager.  Remise d'argent, je remercie pour leur service. Je descends.
  Les banques n'ont rien touché.  Tout sur la confiance, la parole, et rien selon les règles et garanties
occidentales.  Le meilleur taux qu'on puisse trouver, et le mariage qui devient possible.  Hamdulillah!

...

En route donc vers Batna puis Biskra, pour assister au mariage de l'aimé.  Dieu comme j'ai pu être heureux de l'aimer!  et souffrir de ne plus l'aimer !  Comme j'ai pu écrire des pages mordantes, acerbes !  Mais le charme agit toujours; il suffit qu'il appelle, qu'il me regarde, et je l'aime à nouveau.
  Il aime Baya.  Le voilà tout à fait heureux et amoureux.
  Cette découverte légitime de tout le long de leurs corps, de toute la nudité de leurs peaux, de toute la flamme de leur émotion, de leur désir fort... fort!  Les voilà emportés par cet ouragan, et par leur projet de famille.
  Cette possibilité qui s'ouvre après trop d'attente et de frustration, son sexe fébrile cherchant abri en elle, leurs poils jamais touchés, jamais caressés, enfin sous la main de l'autre, ses mains sur ses seins, les caressant, les découvrant.  Ses mains sur ses fesses fermes, rondes, poilues.  Cette taille fine, ce ventre plat, cette cambrure!  Ses cuisses fines contre ses cuisses musclées, fermes.  Cette fièvre qui les saisit, que rien ne peut arrêter.  Cette envie de recommencer dès le soir, et la confiance qui grandit entre eux, se donnant l'un à l'autre ils se compromettent et se lient.
  Une union se célèbre sans témoins, ciment concret de leur vie future.  La parole entre eux, les projets, les bêtises.  L'inquiétude, la honte qu'il faut cacher.  Un destin partagé qui construit une joie immense.
  La maturation a commencé.  Ils veulent tout assumer, ils veulent construire ce qu'ils ont engagé.
  Ce sera un mariage heureux.  Enfin ils pourront s'aimer chez eux, sans que rien ne leur soit interdit.  Ils pourront jouer des variations sur peau, ils pourront s'aimer longtemps, se tenir chaudement l'un contre l'autre.  Elle est si heureuse.  Elle est comblée.  Lui aussi.

...

Voilà, le mariage est passé. Je me suis beaucoup ennuyé.  Comment pouvait-il en être autrement?  J'ai essayé de sourire, de plaisanter.  Souvent mes pensées étaient ailleurs.  J'étais souvent comme ballotté par les étapes du mariage, ne sachant jamais ce qui devrait se produire ni pourquoi on attendait.
  Bien sûr j'ai fait quelques gaffes, par exemple en prononçant tout haut le nom de Baya - ce qu'il ne faut jamais faire. La femme est un trésor caché et qui doit le rester.  Son nom doit rester tu.
  On retrouve là l'un des grands fondamentaux de l'idée d'idéal caché - masqué - protégé. Comme Dieu: inconnaissable, ineffable, dont le nom est imprononçable.  Telle le femme: chercher à la voir c'est déjà voler son éclat et ternir le trésor.  Le trésor est d'autant plus précieux qu'il est éloigné, secret, caché.  On est en pleine mythologie de la femme, dans sa représentation.  Or nous savons la valeur de l'esthétique, elle rend la vie belle et possible.
  La femme est respectée et cachée comme on le fait avec Dieu. C'est aussi une façon de ne pas entrer dans le réel. C'est toute une société qui est ainsi fondée dans le goût pour la poésie, l'imaginaire, le caché-secret.

Mardi fut une drôle de journée avec Hammanour: un festival d'inorganisation, de paresse et d'immaturité.  Le plus drôle c'est que je m'y suis fait sans colère: c'était son moment, et je décidais de le laisse faire - je devrais dire "de laisser ne pas se faire".  Ce jeune crétin branleur (l'aimé) comptait sur une hypothétique R25 pour nous transporter tout le jour dans nos courses à Biskra: matelas - dettes à recouvrer - costume - produits Dove etc...  Toute la matinée s'est écoulée, nous voyant dans l'indécision en attendant cette voiture que jamais l'aimé n'avait réservée.  Passage chez ses parents, puis chez lui (belles peintures au mur).  Puis il s'est tourné vers son frère Lotfi pour lui procurer un "express" avec lequel il y avait à transporter le mouton (prononcer "le moto") et plusieurs cageots de légumes.
  De nouveau nous avons attendu l'express, puis on est allés livrer chez Baya.  Ensuite c'est Messaoud - beau visage, 30 ans - qui a continué avec l'express à nous piloter: Matelas, costume.  Les achats n'ont été faits que le lendemain.  J'ai été amusé d'assister à la nullité de l'aimé: peut-être pour brûler les derniers germes de jalousie en moi?  Besoin de contempler l'aimé dans ses moindres côtés, pour ne pas regretter, pour ne pas fondre en larmes d'abandon.
  Autre épreuve: rencontrer Baya, cachée, bâchée, muette et rougissante, moi qui lui souhaitais une partenaire mûre... On verra. Je ne suis pas certain de mon comportement s'il me faut subir la non-rencontre.  Et si je partais à Adrar, chez Philippe?  Souvent ici j'ai envie de partir...

...

- Abdelmoumen, le tête dans le keffieh, le sourire gêné mais ému.
- Zizou à qui l'on commande toujours fais-ci, fais-ça.  Tête brûlée mais il était bien là pour faire ce qu'on lui disait.
- Yahia absent, fuyant, comme d'habitude,
- Lotfi, Toumerte, actifs, Toumerte et son air triste, Lotfi élégant, sérieux.  Vraiment, l'élégance n'est pas propre à un milieu social. On trouve des élégants dans tous les milieux, et des négligés aussi.

  Pourquoi suis-je revenu, moi qui avais déjà observé à peu près tout ce que j'écris cette fois?  Je suis revenu par ce qu'il m'en a prié, parce que j'ai été charmé de ses appels, de sa confiance, parce que c'est lui qui a fait en moi ce passage du désamour à l'amitié.  Enfin parce que je l'aime, et que le sentiment se moque des raisonnements objectifs.

...

Je me pose beaucoup la question d'investir, c'est à dire d'acheter un appartement. Ce serait donc pour y venir régulièrement, et peut-être pour ma retraite, ou pour une vie en alternance ?
  Il y a ici des artistes, les amis, encore faut-il voir comment ça va tourner lorsqu'ils auront charge de famille?  Il y a aussi l'importance de la vie amicale - masculine - lorsque l'homme s'ennuie avec sa femme ou à la maison.  C'est alors que commence la création artistique, l'entreprise;
  Ici à Siki Okba? Non.  A Biskra peut-être, mais je serais alors très dépendant des amis. Et toujours cette envie de maison, de terrasse!

C'est maintenant l'heure de la grande prière.  Sur la terrasse Makhloufi, me parviennent les vociférations des prêcheurs.  Dieu veut ceci, et ne veut pas cela.  Faites ainsi et vous aurez des points.

Les larmes viennent peu à peu, à travers un sentiment de bouderie.  Envie de bouder l'aimé, envie de me refuser: de quitter le repas, de dire des choses... "Je ne reviendrai pas - la commande de tableaux est annulée - Tu aimes surtout mon argent et ma générosité."
  Voilà les larmes d'amour, les larmes de mon amour qui ne sait plus où se poser, qui longtemps se posait sur l'aimé - mais l'aimé s'est marié hier.
  Claquer la porte en sorte de "Je t'aime".  Et me tourner moi aussi vers la créativité pour exister, pour respirer, pour expirer.

...

Vendredi soir
Comment me suis-je laissé emmener chez sa famille, moi qui ne le voulais pas??  Quiproquo sur la destination.  Je croyais que nous aurions un dîner des proches, chez les mariés.  Je m'en suis fait une joie lorsqu'on me l'a annoncé.  J'ai préparé la guitare, un cadeau.  Et puis en route la surprise, le désastre: nous n'allons pas chez Hammanour, mais dans sa famille... ce qui signifie le protocole et la séparation, ce qui signifie qu'on va manger et c'est tout, et qu'il y aura à peine une apparition de la mariée, une apparition convenue et empreinte de la rougissante timidité de bon ton.
  Je tire la gueule au maximum.  Je n'ouvre pas la bouche, je ne regarde personne, je mange à peine, je me tiens éloigné de l'aimé.  Il sent que ça ne va pas, s'approche, s'inquiète, demande.  Je nie - je dis que ce n'est pas grave.  Il insiste, il revient à la charge.  Alors je m'explique: je me suis préparé à la séparation; ce mariage est pour moi à la fois un joie et une tristesse.  Je ne savais pas que je viendrais ici ce soir.  Si je l'avais sû, je l'aurais refusé.  ("Pourquoi tu n'as pas mis le costume?")  Je voulais un temps de solitude.  Mais l'aimé répond qu'il a maintenant souci pour moi, qu'il ne veut pas me voir dans la mélancolie.  Il dit qu'il connaît mon visage, et qu'il y voit des fronces de colère.
  On l'appelle ailleurs.
  Discussion passionnée entre Nourredine Tabrha et Lotfi.
  Soudain on vient me chercher.  Quoi, où, pourquoi?  Je suis introduit chez les femmes pour être présenté.  Émotion, les yeux baissés.  Puis peu à peu on parle, grâce aussi à la tante de Hammanour, femme joyeuse, rieuse, maîtresse femme apparemment.  Rires. On me demande de jouer la guitare.  Je choisis pour Hammanour les jeux interdits, pour Baya "Si tu n'existais pas", et pour tous "Aïcha".  Succès. Silence. La glace est brisée.  J'ai réussi ma crise de jalousie. J'ai su gagner l'aimé, et lui a su me regagner, me reconquérir, ce qui n'était pas certain d'avance.  Un bel échange qui nous situe comme je le souhaitais.
  Il y a entre nous quelque chose du vieux couple que j'adore!  J'ai été touché hier d'être vite compris: me voyant avec une cigarette, l'aimé a dit en arabe "c'est de la jalousie".  Belle sensibilité qui m'a tout de suite perçu.  Heureux que le message soit bien passé, d'une façon que lui seul pouvait lire, et il l'a su.  Heureux de ma jalousie, qui est un signe d'amour et d'attachement.  Il a su le lire, il est venu me reconquérir. Maintenant on verra le rôle de sa femme: si elle est finaude (ce qui est probable) elle percevra l'enjeu et voudra m'écarter?  Pas sûr.  On verra.  Elle, je l'aime déjà.  Je le renvoie toujours vers elle pour toute décision.

...

Samedi 1er janvier 2005
Rhoma veut épouser une jeune femme de bientôt 19 ans, lui qui en a peut-être 36/37 ?  Elle n'a pas l'air opposée puisqu'elle a appelé hier soir.
  Tant de familles ici dans lesquelles le mari est vieux (comme le père de Hammanour) ou mort (comme le père de Rhoma). Veuvage précoce donc, où les fils apprennent à être responsables.  Ils apprennent que la femme il faut la protéger. Le père est un sage, vieux, plus qu'un jeune compagnon de jeux...

Dimanche 2
L'épouse ne m'a parlé ni en arabe ni en français.  Est-elle si timide?  Son regard n'est ni dur ni fuyant.  Alors...??  Dîner chez Tabrha.  Bonnes nouvelles de Youssef.  J'espère le rencontrer demain.  Mais pourquoi cette passion pour les artistes?  On trouve auprès d'artistes quelque chose de la vérité.  Il y a dans l'art l'un des visages de la vérité.  On peut contempler dans l'art...  la dimension esthétique de la vérité, du "rendre compte" du réel.  Il faudrait élucider le rapport entre le réel et la vérité.

Mardi.
Solitude de Saïd!  Huit ans à Doulcen, au bled.  Beaucoup travaillé comme prof + aux champs + au commerce!  Six ans ici, pour fuir les ragots et trouver un peu plus de civilisation.
  Comment se marier... il estime que son statut d'enseignant lui interdit de rencontrer une fille pour faire des projets.  Il en a une en tête: elle est en quatrième année, il ne connaît ni son nom ni son prénom, mais elle lui a fait bonne impression en abaissant les yeux après un premier échange de regards.  Maigres fondations pour bâtir un avenir !
  Toute sa vie est en attente d'une femme.  Mais la correction veut qu'il n'aie pas la grossièreté d'en chercher une... Solitude!

Les époux sont chez eux, émus et occupés l'un à l'autre.  Je lutte contre la déception, la rancoeur.  Je conduis mon coeur sur des chemins de compréhension.  Je dirige mon âme à me réjouir pour eux, là où mon émotion irait à la jalousie.  Sûrrement Hammanour est confondu en gratitude - une double gratitude envers Baya, envers Dieu, envers moi, envers tous ceux qui ont contribué à ce bonheur dont il se gave maintenant.  Il me reviendra gêné, cherchant à me couvrir de cadeaux idiots.  Il me faudra ne rien refuser de sa générosité, de la laisser s'exprimer.  Je veux aussi ne rien laisser qui ouvre à des reproches - reproches de mélancolie, de distance, de ne pas entrer dans leur joie.  Au contraire, je serai souriant et félicitant.

Jeudi 6
Soirée à Aïn Naga avec et chez Yacine Meftah - fils ainé qui a autorité sur tout la famille.  Petit homme doux à la voix perchée, ingénieur qui travaille depuis un an à Hassi Messaoud, champ pétrolifère.  Son père est fier de lui.  Yacine aime sa famille plus que tout je crois,  et son bled.  Il n'a de cesse d'y revenir. C'est ce que lui permet son boulot: un mois de travail intensif - 12 heures, studio, valet de chambre... suivi d'un long congé.