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dimanche 11 avril 2010

Hommage à l'Eternelle.

La vie, le vivant, la nature. Comment sommes-nous « chevillés » avec ces réalités ? Nos laboratoires de recherche ont remisé au placard leurs microscopes pour des amplificateurs d’adn. Ils utilisent beau­coup d'imagerie et de signaux pour connaître le vivant. Comment cela est-il vécu par un prêtre - biologiste ? Quelle part de contemplation mystique ? Un article pour le n° 219 de la Lettre aux Communautés.


Dans la voiture, les idées me tournent dans la tête. La journée au labora­toire a été chargée. On me demande de mettre au point des diagnostiques génétiques. Il s'agit de détecter la présence de bactéries sur des biopsies. Et non seulement il faut détecter ces bactéries mais les identifier : est-ce un staphylocoque, une légionelle, un colibacille ?

Je tourne la clef dans la serrure et rentre chez moi. Fidèle à son habitude, Arnaud me salue en Kiswahili :

- Karibou !
Je suis sensé répondre :
- Assantê !
- As-tu bien chassé la bactérie ?
- ?!? Comment répondre ?
- Raconte ce que tu fais dans ton labo…

Je voudrais raconter que mes bactéries, je ne les ai jamais vues.
Je voudrais montrer que la vie est forte, puissante, résistante.
Je voudrais dire mon émerveillement de scientifique, ébloui de contempla­tion.

La vision empêchée.

Dans mon labo, nous n'utilisons jamais de microscope. Nous ne re­gardons jamais les bactéries. Comment comprendre que l'on puisse étudier des bacté­ries que l'on ne voit jamais ? La vision est un mode de connaissance, mais pas le seul. Dans mon travail, nous n'avons jamais recours à l'observation oculaire. Nous avons recours à la biologie moléculaire ; c'est une technique récente, utilisée en bactériologie, en virologie, en génétique, en criminologie, etc…

La biologie moléculaire, c'est notre mode gnostique[1]. On pourrait chercher une comparaison dans l'économie. On ne peut pas "voir" l'économie d'un pays ; on utilise d'autre indicateurs : les variations du produit intérieur brut, le taux des prêts bancaires, le nombre de demandeurs d'emplois, d'embauches, de licenciements, les cotations en bourse, les parts de marché à l'étranger, etc… voilà un mode de connaissance qui n'est pas visuel.

Une autre comparaison : celle d'une usine de production de films photogra­phiques, sensibles à la lumière, donc fabriqués dans l'obscu­rité. L'usine possède des capteurs de toutes sortes, capables de sentir comment se dérou­lent les étapes de production. Tous ces capteurs sont reliés à un centre de contrôle qui fait converger les renseigne­ments et permet à l'opérateur de vérifier si tout se déroule correcte­ment. On peut si nécessaire augmenter la pression en fermant une électrovanne, ou ralentir le rythme d'une chaîne… Voilà un autre exemple où la vision n'est pas nécessaire, elle est même em­pêchée.

En génétique aussi, la vision est empêchée. On se trouve au niveau de l'in­finiment petit : au-delà de ce dont les microscopes peuvent don­ner une image. On ne peut donc pas avoir d'image. Faut-il le regretter ? L'image nous aurait-elle donné la meilleure connais­sance expérimentale ? L'image est-elle la perfection de la représentation ?

Nous, humains, sommes habitués à faire confiance à ce que nous voyons, parce que 70% des informations qui parviennent à notre cer­veau nous sont apportées par la vision.
Et c'est devenu un principe d'acquisition de la connaissance : "Je ne crois que ce que je vois." Cependant nous savons aussi que ce que nous voyons peut être incomplet ou trompeur. C'est d'autant plus vrai depuis que l'on maîtrise parfaitement la manipulation de l'image.

Donc nous n'avons pas recours à l'observation oculaire, nous avons la vi­sion empêchée. Et cependant, un aveugle ne pourrait pas faire notre travail : la vue nous est nécessaire à tout instant. Les ordinateurs collectent les résul­tats, et nous passons nos journées devant des écrans. Ce qu'observent nos yeux, ce sont les traceurs, les sondes de révéla­tion, les colorations de détec­tion; et il faut une bonne vue, car parfois le tracé d'une courbe peut révéler un détail significatif. Gare à celui qui jettera un coup d'œil à la dégoûtée, il risque de passer à côté des détails qui font toute la différence… La vision est empêchée, mais la vue est indispensable.

Le véhicule du patrimoine génétique.

En génétique, nous ne craignons pas de nous fier à une autre source de connaissance que la vision : c'est l'information génétique, portée par les chromosomes. Nous tentons donc de lire le chromosome. Pour­quoi "lire" ? Parce que le chromosome est comme une bande magné­tique : il y a un sens de lecture, et l'information est codée selon un alphabet de seulement quatre bases (A, C, G et T). Un peu comme les codes barre dans le commerce : c'est leur succession qui fait le message.

TTGTTAACACCCCCGT Voilà par exemple une séquence généti­que de 16 bases. Voyons combien de séquences différentes il existe pour une telle longueur ? En première position, il y a quatre possibi­lités : A, ou C, ou G, ou T. Idem en deuxième position. Idem en troisième, etc… Pour les trois premières positions, c'est donc 4 fois 4 fois 4. D'accord ? C'est-à-dire 64. Pour une longueur 16, c'est 4 à la puissance 16. Ça fait plus de quatre mil­liards.

Donc la nature sait écrire plus de quatre milliards de messages diffé­rents rien qu'en utilisant 4 bases à placer sur une séquence de 16. C'est merveil­leux, non ? Si je vous dis maintenant que le patrimoine généti­que d'une bactérie tient dans un million de bases, est-ce que ça vous donne envie de faire le calcul ? C’est 4 à la puissance un million…

Arnaud me dit que ce passage est un peu difficile. Allez, relisez-le, c'est de ce bois là que vous êtes tous faits !!

C'est donc sur ce principe en base quatre (a, c, g, t) que la TOTALITÉ des patrimoines génétiques de l'ensemble des organismes vivants sur la terre (animaux, plantes, microorganismes) est portée, conservée, et transmise. Avec double copie, puisque les chromosomes sont constitués de deux brins complémentaires. L'un permet de corri­ger les erreurs ou les dommages sur l'autre. Et toute la nature est ainsi faite, elle est remplie d'une stupéfiante com­plexité. Précise, efficace, la vie est d'une puissance extraordinaire. Plus forte que la mort. On a dit ça aussi de l'amour : plus fort que la mort. Je pense pour ma part que ces deux réalités de vie et d'amour sont de la même es­sence.

Or si chacun a accès à la beauté des arbres, fleurs, insectes, animaux, la nature a d'autres beautés cachées, de nature moléculaire, protéique, généti­que, nucléaire ! Et les biologistes sont souvent très sensibles à la beauté de ce qu'ils étudient. C'est une esthétique, non pas visuelle, mais expérimentale. Ils ont du mal à en parler, à décrire cette beauté, car elle ne se laisse voir que sous le prisme des mécanismes du vivant. Il faut donc un peu de connais­sance pour comprendre ces mécanismes et percevoir la diversité, le génie du vivant.

Biologie et Contemplation.

J'ai passé mes études de biologie dans le bonheur et la contem­plation : je contemplais la nature, sa perfection, son génie, sa préci­sion, sa diversité, sa beauté. Chaque cours était un nouveau voyage dans l'époustouflante nature. Cette contemplation n'est pas de nature vi­suelle mais intellectuelle : c'est l'intelligence qui découvre la complexité des mécanismes de la vie, et qui s'en émerveille.

Les émissions naturalistes à la télé, nous font découvrir la diversité des plantes et des animaux, l'inventivité de la vie pour coloniser des milieux inhospitaliers, la lutte pour la survie, à travers des processus de défenses, de menaces. Je pense au mimétisme de certains papil­lons, qui deviennent invi­sibles lorsqu'ils se posent sur le tronc d'un arbre ; à l'hermaphrodisme des escargots, aux couleurs vives de certai­nes grenouilles, qui signalent aux prédateurs éventuels que leur peau est mortellement toxique ! Je pense aux mécanismes de fécondation que les fleurs ont développé, utilisant les abeilles comme transporteurs et pollinisateurs ! Lorsque je tombe sur l'une de ces émissions, je ne peux plus m'en détacher. C'est si beau !

Mais à l'université, je découvrais d'autres merveilles de la nature : de celles que l'on ne peut pas montrer par des images ; la formation du papillon à l'intérieur de la chrysalide, la réorganisation des organes, qui font passer de la chenille au papillon, la composition du filament baveux qui formera le fil soyeux duquel il tissera son cocon ; comment un fil aussi fin peut-il réunir tant de qualités : il est résistant, souple, long, collant … On sait qu'il est de composition protéique. Pourrait-on le produire pour l'utiliser nous aussi ?

J'ai découvert durant mes études la précision des mécanismes de fa­brica­tion des composants de la vie : lipides, protéines, complexes multi-enzymati­ques… Saviez-vous que c'est splendide ? Vous a-t-on dit que cette machine­rie est rapide et sûre ? On y trouve nombreux niveaux de "contrôle qualité", on y trouve des régulations pour que ça aille plus ou moins vite. On y trouve des parasites : les virus, qui vien­nent détourner à leur profit l'ensemble de la machinerie cellulaire ; celle-ci ne fabrique plus alors que des composants viraux.

Et les membranes ? Vous a-t-on raconté de quoi les membranes des cellules sont formées ? De lipides principalement. Les membra­nes contrôlent l'entrée et la sortie de tous les échanges entre la cellule et son milieu extérieur. Par endroits, de gros tuyaux contrôlent l'im­portation de molécules spéciales, comme les vitamines. Ces gros tuyaux fonctionnent comme des pores : on les appelle les porines. On ne les a jamais vu fonc­tionner, mais on sait, mieux que selon la vue, comment ça marche. On sait comment la vitamine se présente à l'entrée, comment elle est identifiée par son adaptation parfaite à la zone de reconnaissance; on sait comment elle est rejetée ou intégrée, attirée vers l'intérieur, puis larguée à l'intérieur de la cellule où d'autres molécules la prendront en charge.

Vous parlerai-je encore des récepteurs, qui à la surface des cellules guet­tent l'apparition de leur molécule-signal ? Lorsque celle-ci vient se poser sur son récepteur, le récepteur se contorsionne[2] : cette contorsion est perçue par la cellule comme un message. Par exemple : "transmettez un influx nerveux de niveau 2", ou encore "sucre disponible dans les environs". La cellule déclanche alors des réactions adaptées.

Son génie, sa perfection physicochimique, biochimique, génétique, sa pré­cision, la diversité de ses ressources, son inventivité… le génie de la vie est source de contemplation. Le génie de la vie inspire le respect et interdit qu'on veuille se l'approprier. La vie est à aimer et à recevoir. Elle est belle…

L’autre face cachée de la vie.

Il existe une autre face cachée de la nature. Pour quelle raison est-elle cachée ? Non qu'elle soit impossible à voir, non, c'est plus trivial : c'est une face de la vie qui n'est pas photogénique. C'est la vie bactérienne. Les chaînes de télévision auraient bien du mal à faire un sujet sur ces petits bâtonnets presque immobiles. Une fois que vous les avez montrés se déve­loppant sur de la viande avariée ou en train de fabriquer un antibiotique dans une usine pharmaceutique, vous êtes rapidement à court d'idées, et l'audimat s'effondre… et pourtant !

Et pourtant la vie bactérienne est la forme de vie dominante sur la terre. C'est la forme de vie la plus variée. Elle habite certaines niches écologiques extrêmes, qu'aucune autre forme de vie n'est capable de coloniser. C'est la seule forme de vie qui n'est pas dépendante de l'énergie solaire. C'est pro­bablement la seule forme de vie qui résisterait à une catastrophe nucléaire ou planétaire, puisque l'on trouve des bactéries profondément enfouies : dans la croûte terrestre, les nappes pétrolières, les fonds marins, etc.

J'ai gardé un article de Philippe Deterre[3], présentant le livre de Stephen Jay Gould : L'Eventail du Vivant - Le mythe du progrès. « L'ensemble du livre de S.J.Gould fourmille d'exemples et de démonstra­tions croustillantes. La partie la plus neuve est la dernière, celle qui concerne l'exemple des bactéries (chapitre 14). Elle prend en compte les dernières découvertes en ce domaine, en particulier, celles qui concernent les bactéries qui vivent près des sources chaudes et acides des fosses sous-marines. « Récapitulons : L'arbre généalogique[4] de la vie comprend trois troncs. Deux ne concerne que les bactéries, qui sont donc considérablement plus va­riées que tout le reste du vivant : il y a plus de distance généalogique entre certaines espèces bactériennes qu'entre la levure et l'Homme !

On pensait jusqu'ici que la vie était dépendante de la lumière du soleil. C'est faux : beaucoup d'espèces bactériennes vivent sans jamais "voir" le soleil. Les estimations actuelles montrent que les bactéries représentent la biomasse la plus importante sur terre, plus importante encore que les végétaux et les arbres. « Nous vivons aujourd'hui dans l'âge des bactéries. Notre planète a toujours été dans l'âge des bactéries (...) Les bactéries sont et ont toujours été la forme de vie dominante sur Terre. » Dire que c'est la forme de vie dominante, c'est choisir certains critères pour appuyer cette affirmation. Ces critères sont comme on l'a dit, la biomasse, la capacité à se développer sur des milieux inhospitaliers, la résistance aux risques majeurs, mais aussi la rapidité de multiplication, la diversité des sources d'énergie.

Cela ne signifie pas que ce soit une forme de vie "supérieure" : les humains aiment à garder pour eux-mêmes ce terme. Ils choisissent l'intelligence pour critère de supériorité. Je souscris à ce jugement, je le justifie par la maî­trise de l'Homme sur terre, et par la créativité sans égale que la vie humaine a apporté. Cependant le jugement de l'Homme sur lui-même va plus loin.

L'Homme se considère volontiers comme le but ultime que voulaient atteindre la création et l'évolution. Oh le gros péché d'orgueil ! Il y a de l'anthropocentrisme dans cette conception. Ce gros péché redouble en se don­nant des justifications religieuses : Dieu le voulait ainsi. Que Dieu nous ait voulus, je le crois aussi. Qu'il ne veuille que nous, c'est à voir…

Et l'Homme dans tout ça ?

La vie est apparue sur terre d'abord sous la forme de cellules isolées : ce que sont les bactéries. C'est d'elles que vient toute vie. D'elles que nous venons. Un chemin inattendu, improbable, a conduit de la bactérie à l'Homme. Il n'est pas dit que ce soit là le point final de l'évolution. Sommes-nous au début ? à la fin de l'évolution ? Croyons-nous que l'humanité est le point final de l'évolution ? Excluons-nous que l'évolution puisse conduire ailleurs ? Puisque nous confessons Dieu fait Homme; puisque nous confessons qu'en Christ se réalise l'accom­plissement de tout l'amour de Dieu, puisque nous reconnaissons en lui l'Alpha et l'Oméga, l'origine et l'accomplissement de la création, quelles en sont les conséquences, du point de vue de notre compréhension de l'évolution ?

Le Christ est mon berger, mon maître; il est pour moi la joie et la miséri­corde de Dieu, il est pour moi l'envoyé, le visage humain de Dieu. Pourtant, je ne peux pas me prononcer de façon définitive sur l'avenir de la création. Je ne peux pas dire : "l'Homme est la finalité de l'évolution".

Je confesse que Dieu à fait l'Homme à son image… « Homme et Femme il les créa, à la ressemblance de Dieu il les créa ». Mais quelle est la nature de cette ressemblance : sur quoi porte-t-elle ? Dès l'âge de quatorze ans j'avais compris que la vie valait d'être vécue à hauteur de l'amour : j'avais perçu que l'amour est la nature de l'Homme. L'Homme est un être tissé de vie, tissé de nature vivante plutôt que de nature gazeuse, ou minérale, ou vibratoire : il existe en effet des réalités physiques qui sont d'une autre nature que de nature vivante. Entre l'homme et Dieu, je ne crois pas que la ressemblance soit morphologique. Pour moi, l'Homme ressemble à Dieu en ce qu'il est un être de désir, tissé dans l'amour. L'homme, est une réussite. Il le sait bien. Il se découvre aimé de Dieu, désiré, attendu.

C'est toi qui a créé mes reins,
qui m'as tissé dans le sein de ma mère.
Je reconnais devant toi la merveille,
l'être étonnant que je suis.
[5]


Aimé, oui. Fragile aussi. Il peut disparaître comme une herbe sèche.

L'homme, ses jours sont comme l'herbe,
comme la fleur des champs il fleurit,
dès que souffle le vent il n'est plus,
même la place où il était l'ignore
. [6]

Pour ma part, comme bien des croyants, je me suis découvert aimé de Dieu. Et cet amour n'a pas besoin d'être exclusif pour être précieux, vital. Je n'ai pas besoin d'être le rêve ultime de Dieu pour trouver en sa compagnie mes délices.

Le nombre et la mutation.

A l'heure où se répand la marée noire vomie par le catastrophique naufrage du pétrolier Prestige, nous craignons pour la faune maritime, pour la vie même de toute une région. Pourtant la vie est résistante, souvenez-vous. L'Amoco Cadiz, il y a vingt-cinq ans, échoué sur les côtes bretonnes, y avait déversé sa marée noire et semé la désolation et la révolte. Dix ans après, les spécialistes étaient stupé­faits : on croyait la vie massacrée pour cinquante ans, on croyait la faune disparue, anéantie, on croyait empoisonnés les oiseaux, les poissons, les crustacés, les algues… mais rapidement la vie est revenue, différente, pas comme avant, mais forte, oui forte, verdoyante, grouillante.

- Comment la vie réussit-elle à se frayer toujours un chemin à travers les catastrophes et les changements de milieux ?
- C'est à travers… le nombre et la mutation.

Le nombre permet la survie : qu'une catastrophe détruise une espèce à 99,999 pour cent par exemple, et pourtant sur une colonie bacté­rienne grosse comme un tête d'épingle, il en restera 0,001 % c'est-à-dire mille ! Or sachant qu’une seule cellule suffit pour que l'espèce reparte, vous pensez bien que mille…

La mutation permet l'adaptation. Sur le grand nombre, il y a toujours quelques originaux. Ce sont des "anormaux". Ce sont eux, les anormaux, qui vont sauver le genre. Car parmi ces anormaux, ces mutants, il y en a peut-être qui portent une mutation qui deviendra, après le changement d'envi­ronnement, un avantage. Un avantage sélectif. Cette mutation n'apportait rien jusque là. Soudain, elle rend la bactérie capable de survivre, parce que les conditions de vie ont changé.

Pourquoi, quelle était cette mutation ? A-t-elle rendu la cellule résistante à un gaz ? Capable de se développer dans un milieu salin ? Capable de para­siter un hôte ? Capable d'«hiberner» dans une coque protectrice, pour atten­dre des conditions favorables ? Bel hommage à ceux que l'on qualifiait d'anormaux !

Hommage à l’Eternelle.

Le nombre et la mutation !! Beaucoup mourront. Mais la vie trouvera son chemin autrement. Ce ne sera plus pareil, mais il y aura encore la vie. Beaucoup d'entre nous redoutent les changements. Les choses ne sont plus comme avant. C'est vrai. D'autres viennent après nous, ils feront différem­ment. Pour nous, hâtons-nous de trouver notre joie dans tout ce que nous aimons. Et soyons certains que nos façons de faire ne seront pas reconduites.

Qu'avons-nous transmis ? Nous avons transmis la vie, c'est magnifi­que. La vie est passée en nous, à travers nous. Elle est forte la vie. Nous sommes ses instruments, ses serviteurs, ses contemplateurs.

Quelqu'un veut-il résister à cela ? Comment résister à la force de la vie ?
Se donner la mort ?
Semer la mort ?
Mais non : le nombre et la mutation sont là, gardant l'accès de l'Arbre de la Vie, comme les flammes des deux épées tournoyantes.

Vous pouvez détruire tout ce que vous voudrez,
elle n'a qu'à ouvrir l'espace de ses bras pour tout reconstruire…
[7]

Certains ont voulu détruire le nombre. Ils ont voulu détruire tous les juifs ? Ils ont échoué. Israël est là. Qui voudrait maintenant détruire la mutation ? Intérieurement je ris : personne ne détruira la vie. C'est elle qui est l'Eter­nelle.

Que dis-je ? « C'est elle qui est l'Eternelle. » La Vie est elle divine ? J'ob­serve ses attributs : la vie est résistante, forte - plus que la mort. Elle est puissante, elle est créative. Là où il n'y avait que chaos et désolation, elle a fait naître la verdure, les arbres, les herbes et fleurs, les buissons et les mous­ses; elle a fait se multiplier un grouillement de bêtes, petites et grandes, dans les eaux, sur terre et dans le ciel, chacune selon son espèce. Partout la vie s'accroche, poussant sur les murailles, perçant le bitume, poussant là où il n'y a pas d'eau, poussant même sur la mort.

Je contemple avec étonnement, et je me demande s'il n'y a pas commune nature - s'il n'y a pas consubstantialité entre Dieu et la vie ? Entre Dieu et l'amour[8] ? Entre désir et force de vie ? Oui, il me semble parfois que Dieu est Amour, Désir et Vie. Ce sont les trois réalités supérieures. Ce sont les trois théophanies, les ma­nifestations de Dieu. Elles se fécondent mutuellement, s'engendrent mutuel­lement, elles sont communion et créativité. Regardez-les, elles baignent nos existences, elles les bénissent. Le désir, l'amour, la vie.




[1] Gnosis, en grec : connaissance, science, savoir.

[2] On parle de changement de conformation.

[3] A propos de "l'Eventail du Vivant - Le mythe du progrès", un livre de Stephen Jay Gould, Collection Science Ouverte. Seuil, 1997 Philippe DETERRE, lac octobre 98

[4] On parlera plus précisément d'arbre évolutif ou d'arbre philogénique.

[5] Psaume 138

[6] Psaume 103

[7] Francis Cabrel

[8] Saint Jean écrit : " Dieu est amour : celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu en lui. […] Celui qui n'aime pas, ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour. " Première lettre de St Jean, chapitre 4 versets 16 et 8.

vendredi 9 avril 2010

Prêtre et chercheur scientifique


Comme chaque matin, j’arrive au labo et je m’arrête à la cuisine.

C’est l’heure du café. Il y a déjà du monde. Je m’assois. Les discussions vont bon train. Tous les sujets y passent. « Il y avait du monde sur la route pour venir ce matin. » « Comment va ta fille ? » « Vous avez regardé le reportage sur la 2 ? » Le travail s’organise là aussi, dans ces échanges informels où l’on se passe les informations : « J’ai reçu les pipettes stériles. » « Il faut demander aux électriciens de réparer l’alimentation de la pièce des congélateurs. » Tout à coup, Yolande me demande si on peut prendre une amie musulmane comme marraine, pour le baptême de sa petite-fille ? Je sais qu’en répondant, c’est aussi aux autres que je vais essayer de dire ce qu’est une marraine, et ce qu’est un baptême. Je me garde bien de prononcer un « oui » ou un « non ». J’évite de me laisser enfermer dans un rôle de celui qui prononce le permis et l’interdit.

Ce fut l’un de mes premiers chocs de jeune prêtre : le cléricalisme ordinaire des paroissiens, cherchant à me pousser vers une figure classique de prêtre. Très vite j’ai résisté à endosser le costume de père-la-censure. On me l’a reproché. « Vous n’assumez pas la responsabilité de la paroisse. » Je pense au contraire que ce cléricalisme est une perversion de la religion, au service plutôt de l’ordre que de l’évangile. Mais certains ont du mal à faire la différence … Jamais je n’ai souhaité quitter le travail pour devenir prêtre.

Le laboratoire de cancérologie - où je travaille comme ingénieur de recherche - est une petite unité professionnelle qui regroupe une trentaine de personnes. Il y a diversité de dons mais c’est le même service : ici on fait du diagnostic cancer, on fournit aux médecins les analyses qui les aideront à choisir la meilleure thérapeutique. Diversité de fonctions, mais c’est la même chapelle : l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille. Je suis né dans ce milieu : mes parents ont tous deux fait leur vie professionnelle au sein des Hôpitaux de Paris.

Au labo, je mène ma double vie…

Prêtre et biologiste. Ce n’est une double vie qu’aux yeux de ceux qui ne veulent pas comprendre l'unité d'une vie de prêtre au travail. Cette critique n’est pas rare. On nous reproche de n’être pas utiles, de ne pas prendre part à la tâche écrasante des paroisses. Pourtant, pour moi, être prêtre ce n'est pas seulement faire le prêtre.

Il est vrai que si l’on demandait de définir un prêtre en quelques mots, bien des gens diraient : c'est celui qui fait la messe. Ils auraient à moitié raison : c’est cela, mais pas seulement cela. Il n’est pas seulement sacerdotal (c’est la dimension sacrée, celle de la messe, des sacrements et des célébrations). Il est aussi presbytre : le mot signifie "l'ancien" car aux débuts de l'Eglise, on choisissait parmi les anciens ceux qui conduiraient la communauté et la prière. Il rassemble, il suscite une ecclésia c'est-à-dire une communauté chrétienne.

Il est aussi collaborateur de l’évêque – successeur des apôtres. L’évêque a la charge de l’unité des chrétiens, d’enseigner et de transmettre la foi, d’annoncer à tous le joyeux message du Christ (Joyeux message se dit en grec : ev’angelium). Et comme il ne peut pas aller partout, il envoie ses prêtres vers ceux qui n’ont pas entendu ce joyeux message. Les prêtres - et toute l’église - sont pour cela missionnaires : il veulent faire profiter à tous de l’héritage royal, de l’héritage divin offert à tout homme.

J’ai été envoyé dans le secteur scientifique et technique de la recherche hospitalière. J’ai été envoyé non pas vers une paroisse, mais vers un milieu professionnel, vers un peuple qui n’est pas un groupe chrétien.

Mon travail n’est donc pas secondaire, comme s’il m’était demandé d’être d’abord prêtre, puis de trouver un lieu professionnel pour développer cette prêtrise. Non, mon travail n’est pas un moyen pastoral au service de la prêtrise. C’est plus que cela. Mon travail n’est pas un moyen, mais le mode par lequel j’engage le ministère de prêtre. Et il n’est pas anecdotique que j’aie été envoyé justement dans la recherche en biologie, le domaine de compétence que j’ai longuement développé. Mon travail n’est pas un « domaine d’application » d’une compétence plus large, la prêtrise. C’est un envoi spécifique que j’ai reçu de mon évêque Georges Gilson. Et mon travail n’est pas juste un complément de lieu. C’est le matériau même de cette prêtrise. Cela, j’ai tardé à le comprendre.

J’ai de l’inaptitude au ministère paroissial. Je n’en ai pas le goût, et pas la compétence. Je n’aurais pas été intéressé à engager un ministère éloigné de cette réalité fondamentale de presque tout le monde. C’est là, au travail, dans ma compétence, c’est là qu’est l’enjeu d’engager ce service de prêtre, là où est sollicité le meilleur de mon intelligence, de mon effort. Dans cette activité humaine fatigante, contraignante, lieu de conflits, d’amitiés, de dialogues, de rancune. C’est bien là que l’Eglise s’engage, et par sa présence elle porte et signifie ce que lui a demandé le Christ Jésus. Elle ne l’engage pas que dans des lieux spécialisés, des lieux chrétiens. Elle le porte au contraire dans des lieux qui ne sont pas les siens, là où ce n’est pas son milieu naturel. Pour que ça devienne son milieu naturel. Pour épouser le monde tel qu’il est, partout où il est.

Pour aller partout, faudra-t-il aller jusque dans les lieux obscurs ? Faudra-t-il qu’un prêtre soit envoyé dans les milieux de la délinquance ou du proxénétisme ? Faut-il que ce ministère de l’Eglise soit porté partout ? Partout, oui mais pas de n’importe quelle manière ! Pas comme délinquant, mais comme éducateur ; pas comme proxénète mais comme juge ou travailleur social auprès des prostituées. J'arrête là-dessus. D’autres diront des choses plus justes.

Mais alors, quand est-ce que tu es prêtre ? Et quand est-ce que tu fais la messe ? Tu as une paroisse ? Ta paroisse c'est ton labo ?

Est-ce que j’ai une paroisse ? Oui j'accompagne une petite communauté chrétienne de quartier. J'y consacre peu de temps. Ce n'est pas la priorité à laquelle l'évêque de la Mission de France m'a envoyé. Depuis 1941, la Mission de France envoie des prêtres auprès de ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne. « Il y a un mur qui sépare l'Eglise de la masse, et ce mur il faut l'abattre! » Réduire cette séparation, jeter des ponts, tisser des liens, bâtir de la confiance, murmurer l'évangile. Nous nous reconnaissons mieux dans ces expressions. Etre avec plutôt que faire pour

J'insiste : mon travail, n'est pas le moyen par lequel je suis prêtre, mais le mode selon lequel je suis engagé, et j'engage l'Eglise et le ministère de prêtre.

Pourtant mon labo n'est pas ma paroisse. Je ne suis pas un prêcheur embusqué, attendant son heure pour sortir du bois, attendant qu'une question posée permette d'argumenter ce que chantaient nos aînés : "nous referons chrétiens nos frères".

Au labo, je ne suis pas un agent d'infiltration, pas plus que nous ne sommes une cellule dormante dans notre quartier. Je suis un missionnaire. Et cela ne signifie pas "faire en sorte que les autres adoptent mes convictions, ma foi, mon groupe social." Tant de gens croient que la mission, c'est faire devenir les autres semblables à nous ! Ce serait abolir l'altérité ? Réduire l'autre au même ?

Mon métier n'est pas un prétexte. C'est d'abord une passion. Ceux qui me connaissent depuis longtemps savent que c'est ma première vocation. J'ai voulu être "chimiste" à dix ans - et prêtre à quatorze ans. Chimiste pour "faire des vaccins pour guérir les gens". Et prêtre "pour réussir ma vie, donc la construire sur ce qui est le plus important : l'amour".

Prêtre au travail, ça sert à quoi ?

Etre prêtre en milieu professionnel, c’est l’être au milieu de gens qui ne me l’ont pas demandé, dont les rapports avec moi sont professionnels, et non pas religieux. Il y a là une irruption du religieux ! Certains ne l’apprécient pas, peuvent être agressifs. Certains au contraire en sont touchés : ils posent sur moi une appréciation généreuse, avant même de me connaître.

La présence d’un prêtre est ressentie comme une ambassade. On comprend qu’il est envoyé, mandaté, qu’il n’est pas là à son compte. Il est perçu comme un cadre de l’institution Eglise, un référent. On peut lui poser les questions qu’on veut poser à l’Eglise, on débat avec lui, on lui reproche tout ce qu’on reproche à l’Eglise :

- Le célibat des prêtres, considéré comme un mauvais signe, et qui a de mauvaises conséquences : solitude, alcool, déviances sexuelles.

- la richesse de l’Eglise, ou encore sa rigidité liée à la loi, la morale, les obligations de vie.

Souvent, un prêtre au travail est considéré comme un prêtre « utile », qui connaît le monde, n’ignore pas les contraintes de la vie ordinaire, bien que beaucoup pensent dommageable qu’il ignore la vie de famille, pour « savoir ce qu’on vit ».

Oui, il me semble qu’un prêtre en milieu professionnel rend présente l’Eglise. Il engage le ministère de l’Eglise au milieu d’un peuple qui ne se reconnaît pas d’Eglise. Son intention peut-être d’y venir de façon sacramentelle : comme signe de l’amour de Dieu. Mais je ne crois pas qu’il soit perçu comme ça. Les gens ne voient pas là un signe de l’amour de Dieu, une présence de Dieu à son peuple. Il est perçu plutôt comme un missionnaire, un peu comme un commercial essayant de rallier le plus grand nombre à ses convictions et croyances.

Il nous revient alors de sortir de ces présupposés, pour qu’émerge autre chose.

- une gratuité, une fraternité, signe de communauté de destin.

- une éthique (nos choix et nos opinions sont pétris de notre foi chrétienne),

- une sagesse (relativisation des problèmes, sérénité, confiance, joie).

- une relation personnelle à Dieu, une foi personnelle qui n’est pas seulement reçue et subie.

« C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on connaîtra que vous êtes mes disciples ». Attention : beaucoup de chrétiens vivent avec la fascination de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes. C’est un poison. Ils voudraient donner à d’autres l’envie de devenir chrétiens. Mais ça sonne faux. L’un des signes les plus clairs, les plus lisibles que puisse donner l’Eglise, c’est la mission de service et d’amour auprès des pauvres. Elle fait un lien explicite entre Dieu et le désir de fraternité, de don de soi, de miséricorde.

Comme prêtre au travail qu’est-ce que j’essaye d’honorer ? J’essaye de tisser une fraternité, une familiarité entre l’Eglise et le monde dont elle s’est éloignée. J’essaye de dire que la foi n’est pas seulement une option personnelle, semblable à une opinion ou à un goût. La foi est un enjeu pour l’homme, un enjeu social (de justice, de liberté), un enjeu mystique (parce que la vérité est plus grande que la réalité), un enjeu eschatologique (parce que la foi est le moyen de posséder déjà ce que l’on espère).

Les prêtres au travail portent un ministère discret, jadis plus orienté vers les luttes de justice dans le monde professionnel. Nous choisissons un habitat ordinaire, mêlés aux gens ordinaires, pour y vivre l’extra-ordinaire : pour se consacrer et pour consacrer ce monde. La mission devient alors un art de vivre avec joie, selon le trésor que nous avons découvert. La mission devient manifestation de liberté, de richesse, de joie.

Publié dans « La lettre aux communautés » n° 239

jeudi 8 avril 2010

Mère Térésa : écrits intimes

1962 – « Maintenant Père, depuis 49 ou 50 ans, ce terrible sentiment de perte, cette nuit muette, cette solitude, ce continuel manque de Dieu me donne cette souffrance profonde en mon cœur. Cette nuit est telle que je ne vois pas, ni par l’esprit ni par la raison. La place de Dieu en mon âme est vide, il n’y a pas de Dieu en moi. Lorsque la souffrance du manque est si grande, Dieu me manque, me manque. C’est alors que j’ai le sentiment qu’il ne veut pas de moi, qu’il n’est pas là. Dieu ne veut pas de moi. Parfois je n’entends rien que mon cœur qui gémit « mon Dieu », et rien d’autre ne sort. Cette torture, cette souffrance, je ne peux l’expliquer. »

Mère Térésa : Les écrits intimes de la "Sainte de Calcutta". Textes édités et commentés par Brian Kolodiejchuk MC - Traduit de l'anglais par Cécile Deniard et Delphine Rivet , Éditions Lethielleux, Paris, mars 2008, 444 pages.


J’étais aux USA l’an dernier, lorsque Dominique Fontaine me demanda de me procurer le recueil, tout récemment publié, des lettres de Mère Térésa de Calcutta à ses confesseurs et à son évêque [1]. « Peux-tu le lire et nous en faire une recension, en particulier sur ce qu’il en est de la proximité de son expérience spirituelle avec celle de Thérèse de Lisieux, car il ne sera traduit en français que dans un an.? »
J’abordais cette lecture sans enthousiasme, refroidi par l’icône assez conservatrice de Mère Térésa dans le catholicisme de la fin du XXième siècle. J’abordais ce récit avec ma foi malmenée, fragile. Marqué moi-même par la nuit de la foi. Je fis ainsi la découverte d’un aspect fort bien caché de la vie spirituelle de Térésa de Calcutta : elle a passé les cinquante dernières années de sa vie à douter de l'existence de Dieu.
Une profonde et longue nuit de la foi. Son entourage ne l’a jamais su. Seuls quelques prêtres, et l’archevêque de Calcutta l’ont su par les lettres qu’elle écrivait. Elle demandait que ces lettres soient détruites. Pourtant son itinéraire spirituel est extrêmement riche, pour le monde et pour l’Eglise – et heureusement ses confesseurs n’ont pas détruit toutes ces lettres, sentant la stature humaine et spirituelle hors du commun de Térésa de Calcutta. Ses écrits révèlent une immense profondeur qui la placent parmi les grands mystiques de l’Eglise. Elle écrit en anglais, dans un style simple et sans élaboration. Des phrases parfois sans verbe, égrenant les sentiments intérieurs.
1955 – à l’archevêque. « Priez pour moi, car en moi tout est froid comme la glace. Seule cette foi aveugle me porte, car en réalité tout est ténèbre pour moi. Il y a tant de contradictions en mon âme. Une soif si intense que c’est une souffrance continuelle – et pourtant je ne suis pas voulue par Dieu – repoussée – vide – pas de foi – pas d’amour – pas de zèle – aucune attirance pour les âmes – le ciel ne signifie rien – pour moi c’est comme un lieu vide – la pensée de ce lieu ne signifie rien pour moi – pourtant cette soif torturante pour Dieu – Priez pour moi que je continue à lui sourire malgré tout cela. Car je n’appartiens qu’à lui – et il a sur moi tous les droits. Je suis parfaitement heureuse de n’être personne, même pour Dieu. »
En compilant ces lettres et en éditant ce livre, conformément aux engagements de la communauté, le père Brian Kolodiejchuk finit par connaître ce secret alors connu seulement de quelques personnes dont son évêque et ses conseillers spirituels. Membre de la congrégation des Missionnaires de la charité fondée par mère Teresa, il était proche de cette dernière. Il a d'ailleurs activement œuvré pour sa béatification. « Je n'ai jamais lu la vie d'un saint où le saint vivait dans une obscurité spirituelle si intense. Personne ne savait qu'elle était aussi tourmentée. Cela va donner une nouvelle dimension à la perception que les gens avaient d'elle. »
Agnès Gonxha Bojaxhiu est née le 26 août 1910 à Skopje, alors ville de l'Empire ottoman. Désirant être envoyée en Inde, elle rejoignit d’abord le couvent de l'ordre missionnaire des sœurs de Notre-Dame-de-Lorette en Irlande, en septembre 1928, où elle fut admise comme postulante.
Elle arriva en Inde en janvier 1929. Après deux années de noviciat à Darjeeling, Agnès prononça des vœux temporaires et reçut le nom de Sœur Teresa. Elle était marquée par l’autobiographie de Thérèse de Lisieux, et la bulle de canonisation dans laquelle le pape Pie IX écrit : « Inspirée par l’Esprit Saint, Thérèse chercha à vivre le plus saintement, et résolut de garder jusqu’à la mort la promesse de ne rien refuser à Dieu. » C’est dans les mêmes termes que sœur Térésa prononça des vœux privés en 1942, après 14 ans de vie religieuse. De 1931 à 1937, elle enseigna la géographie à l'école Sainte-Marie tenue par les sœurs de Notre-Dame-de-Lorette à Calcutta. Elle prononça ses vœux définitifs le 24 mai 1937 et devint directrice des études en 1944.
Le 10 septembre 1946 est le jour où tout changea dans sa vie : au cours d'un voyage en train de Calcutta à Darjeeling qu'elle rejoignait pour la retraite annuelle de sa communauté, elle reçut ce qu'elle appella «l'appel dans l'appel»: le désir de servir au nom du Christ les plus pauvres. C’est une période de grande intimité avec Dieu, en particulier avec la souffrance du Christ qui, sur la croix, crie « j’ai soif ».
La vocation de Térésa à rejoindre les pauvres de Calcutta se fonde dans l’appel qu’elle entendit : « J’ai soif de toutes ces âmes qui souffrent et qui pêchent. Je te prie de les amener à moi. » « Je veux des sœurs missionnaires de la Charité, pour porter le feu de mon amour au milieu des pauvres, des malades, des mourants, et des enfants. Les pauvres je veux que tu me les amènes, et que les sœurs qui voudront offrir leur vie comme victimes de mon amour, elles amèneront ces âmes à moi. Donne-moi les âmes de ces pauvres petits enfants des rues, souillés par le péché ! Comme ça fait mal ! Si seulement tu savais, tu répondrais et tu amènerais à moi ces âmes. Je languis pour la pureté de leurs âmes. Tire-les des mains du mauvais. Il y a plein de sœurs pour s’occuper des riches, mais pour mes très pauvres, il n’y a absolument personne. Pour eux je languis, car je les aime. Ma bien-aimée, porte-moi dans les trous des pauvres, sois ma lumière. Je ne peux pas y aller de moi-même, ils ne me connaissent pas. Porte-moi au milieu d’eux. Comme il me tarde d’entrer dans leurs sombres maisons sans joie. Sois leur victime. Par ton immolation, ton amour pour moi, ils me verront, me connaîtront, me chercheront. »
La fondation d’une telle œuvre ne fut pas sans poser difficulté. Il s’agissait en effet d’obtenir d’abord l’autorisation de quitter sa congrégation, puis d’en fonder une autre. Elle eut toujours le soutien de l'archevêque de Calcutta, Mgr Ferdinand Perier, qui, étant donné le caractère extraordinaire de cette exclaustration en référa aux autorités romaines. Le Pape Pie XII lui accorda la permission requise (avril 1948) et Mère Teresa put quitter l'ordre des sœurs de Notre-Dame-de-Lorette pour se consacrer aux pauvres des bidonvilles. Cette même année, Sœur Teresa recevait la citoyenneté indienne. Le 17 août 1948 elle quittait définitivement son couvent de Calcutta et s'installait dans un bidonville (à Taltola) avec quelques autres religieuses qui l'avaient suivie. Rapidement des jeunes filles éprises de service évangélique se joignirent à elles. Mère Teresa décida alors d'organiser le groupe en lui donnant une ligne de vie religieuse et des constitutions. On y trouve cet appel à « étancher la soif du Christ pour le salut des âmes. » C'est la fondation de la congrégation des Missionnaires de la Charité, établie officiellement dans le diocèse de Calcutta le 7 octobre 1950. Elle porte dorénavant le nom de Mère Teresa.
L’expérience de la ténèbre, après un tel degré d’union à Dieu fut pour elle non seulement une surprise mais une terrible blessure : incapable de ressentir Sa présence comme auparavant, elle prit peur et l’attribua à son péché et à sa faiblesse. Elle se demandait si elle avait pris une mauvaise direction ?
C’est avec l’aide de ses accompagnateurs qu’elle parvint peu à peu à percevoir que cette expérience intime douloureuse pouvait être un élément central de sa mission. Dans une communion à la croix du Christ, en particulier à son cri « j’ai soif ! » dans lequel le Christ dit sa soif pour l’amour et le salut de tout être humain. Peu à peu, elle accepta de reconnaître dans cette mystérieuse souffrance une empreinte de la passion du Christ sur son âme.
Poursuivant sa mission de répandre l'amour auprès des plus pauvres, mère Teresa accèdait à une profonde compassion et identification avec eux. « La situation physique de mes pauvres abandonnés dans les rues, indésirables, mal aimés, délaissés - est l'image fidèle de ma propre vie spirituelle, de mon amour pour Jésus, et pourtant cette terrible douleur ne m'a fait désirer qu'il en soit autrement - Au contraire, je veux qu'il en soit ainsi aussi longtemps qu'Il le voudra. » Sans sa nuit intérieure, pauvreté spirituelle, cette soif d'être aimée sans retour d'amour apparent de Dieu, Mère Teresa n'aurait probablement pas pu être aussi proche de la déréliction des plus pauvres: « Nous aussi nous devons faire l'expérience de la pauvreté si nous voulons être de véritables porteuses de l'amour de Dieu. »
Des différents aspects de son expérience spirituelle, cette nuit intérieure fut sans doute la plus difficile à affronter. Le calvaire du Christ sur la croix, et le calvaire des pauvres de Calcutta. Un temps, il a été dit dans la presse que la publication de ces lettres pouvait empêcher une éventuelle canonisation de mère Teresa. En fait ces lettres étaient déjà connues au moment du procès de béatification et ont été pris en compte pour sa béatification. « Si jamais je deviens sainte - je serai certainement une sainte des "ténèbres". Je serai continuellement absente du Ciel - pour allumer la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres sur terre ». En vivant la Nuit de la foi qui est à la fois une absence apparente de Dieu pour le saint et une grande proximité de Dieu visible à l'entourage, Mère Teresa est dans la tradition spirituelle des mystiques de l'Eglise Catholique comme Sainte Thérèse d'Avila, Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse de Lisieux.



[1] Mother Teresa : Come be my Light, Mère Térésa et Brian Kolodiejchuk, 2007, Double day ed.