dimanche 24 octobre 2010

Parlez-vous ?

Un couple se sépare : comment en sommes-nous arrivés là ?? La parole a manqué. Faire-reproche aurait été une façon d’ouvrir un avenir. Dans le couple, la parole peut construire ou détruire. Mais ne pas parler est inhumain.



Livre du Levitique, 19 :17

Bible Œcuménique TOB « N’aie aucune pensée de haine contre ton frère, mais n’hésite pas à le réprimander pour ne pas te charger d’un péché à son égard. »

Bible de la Liturgie : « Tu n’auras aucune pensée de haine contre ton frère. Mais tu n’hésiteras pas à le réprimander, et ainsi tu ne partageras pas son péché. »

Bible de Jérusalem (1956) : « Tu n’auras pas dans ton cœur de haine pour ton frère. Tu dois le réprimander et ainsi tu n’auras pas la charge d’un péché. »

New International Version : « Do not hate your brother in your heart. Rebuke your neighbor frankly so you will not share in his guilt.”



Comment en sommes-nous arrivés là ?

Christine et Bruno ont passé vingt ans ensemble, ils ont eu trois enfants, les choses semblaient bien se passer. Et puis voilà, Christine a pris un appartement. Ce n’est pas qu’elle ait rencontré quelqu’un ; elle n’a personne d’autre dans sa vie. Elle vient chaque matin à la maison pour faire le petit déjeuner et accompagner les enfants à l’école ; et le soir elle est là dès 17h pour le retour des enfants, pour être avec eux. Puis, vers 20h, elle regagne son appartement, tout proche.

Comment en sont-ils arrivés là ? Pas de crise, pas de disputes, pas de désaccord profond, et pourtant l’insupportable s’est installé peu à peu, l’impossibilité de continuer comme avant, l’insupportable de n’avoir plus de projet ensemble. Ils n’avaient plus rien à se dire. Ils n’ont pas encore 45 ans.

C’est elle qui est partie. Lui, il est abasourdi, anéanti. Il ne comprend pas. Il ne s’y attendait pas du tout. Il a l’impression de subir un verdict. Qu’est-ce qui s’est passé ? Ou plutôt qu’est ce qui ne s’est pas passé ?

Peu à peu, depuis plusieurs années déjà, elle n’en pouvait plus de se sentir ainsi étrangers l’un à l’autre : on fait ce qu’on a à faire, on achète une maison, on arrange une chambre pour chaque enfant, on va au boulot, on stimule les enfants dans leurs études, on a quelques activités, rarement ensemble. Et puis un jour, Bruno parle de l’avenir, de prendre une maison plus petite lorsque les enfants seront grands ; et soudain, Christine ressent au fond d’elle-même un sentiment étrange : « Ça, jamais. » Sentiment jusque là invisible. « Je ne resterai pas avec lui. » Elle a vite recouvert de déni ce sentiment ; ça va passer.

Quelques années encore ont passé, sans vague, avec cependant ce manque de sens à la relation de couple. Oui, nous sommes bien parents ensemble, mais pas couple. Et une fois que les enfants seront indépendants…

Christine a pris un appartement. Elle se sent coupable et Bruno se sent victime.

Il a beaucoup de mal à se remettre en cause. C’est vrai qu’il s’est un peu enfermé, qu’il n’a pas été très attentif, mais sa responsabilité lui semble sans aucune mesure avec ce départ brutal.

Elle a du mal à vivre cette culpabilité qui la tient. Elle n’a jamais voulu blesser Bruno, au contraire elle est émue par son désarroi, elle voudrait le voir reprendre le dessus. Et voilà que la méchante c’est elle ! Du coup, elle a du mal à tenir bon dans sa résolution : il lui faut obéir à ce désir de vivre, cette force vitale en elle qui lui dit de ne pas accepter une vie vide, de ne pas renoncer. Mais ça vient en contradiction avec ses convictions sur la fidélité, sur la parole donnée. Pourtant, elle ne PEUT pas accepter l’engourdissement progressif, la mort à petit feu, elle ne peut pas vouloir autre chose que vivre, que chercher à honorer la vie !

Depuis près de trois ans elle a senti monter en elle ce sentiment insupportable. Mais il n’y a jamais eu de véritable dialogue pour en parler. Jamais elle n’a pu dire ce sentiment d’insupportable.

Pourquoi n’en n’a-t-elle pas parlé ? Elle n’avait pas de reproche concret à faire, juste un éloignement, une indifférence mutuelle. Et puis surtout, en parler ça aurait rendu le malaise concret, ça aurait plongé la famille dans ce malaise qu’il valait mieux taire.


« Fais-reproche, afin de ne pas porter de péché. »

Or, en ne parlant pas, en ne disant pas pleinement son insatisfaction, en ne faisant pas à Bruno de reproche sur son éloignement, sur son isolement, elle ne lui a pas donné d’occasion de se remettre en cause. En ne parlant pas, elle ne lui a laissé aucune chance. Et c’est en cela qu’elle porte une faute.

Marie Balmary, dans son livre « Le sacrifice interdit », fait un long commentaire sur la vertu du reproche, qui est une façon d’aimer. Faire reproche c’est ne pas laisser pourrir la blessure. Faire reproche, c’est finalement ouvrir un avenir. Faire reproche c’est aimer. Ne pas faire reproche c’est fermer l’avenir.

Balmary appelle ça « rendre l’offense », non pas au sens de la vengeance, mais au sens de « remettre l’offense », la remettre à l’autre, la lui rendre comme un fardeau que je n’ai pas à garder, dont je n’ai pas à me charger. Et si je ne la lui remets pas, si je ne fais pas reproche, si je garde en moi le poids de cette blessure, je commence à nourrir en moi un malaise, un ressentiment, et finalement un péché. Ce ressentiment devient mon péché : je garde contre l’autre un sentiment négatif, je garde en moi un péché. Ça devient ma faute et non plus seulement la sienne. Désormais, parce que je n’ai pas fait reproche, je partage avec l’autre la faute.


La Parole est créatrice.

En effet, ce que l’on parle devient réalité ; la parole change le statut de ce qui vient à la parole. Tant qu’on n’en a pas parlé, ça n’existe que comme un sentiment vague et diffus. Dès qu’on en parle, ça passe du subjectif à l’objectif : dès que la parole sort de nous, elle perd son statut subjectif et acquiert le statut de quelque chose qui existe, au sens ou exister inclut cette dimension « ex-térieure, ex-primée, en dehors ».

Elle en a parlé, ça y est : ça a pris une existence hors d’elle, ça y est les paroles ont retenti, on ne peut plus faire comme si elle n’avait rien dit. Elle l’a dit, et la parole a fait quelque chose, elle a touché les oreilles et la conscience d’une autre personne.

Dans la théologie chrétienne, on parle de « parole performatrice ». La parole fait ce qu’elle dit, réalise ce qu’elle dit. « Je te baptise » ou encore « Ceci est mon corps » ; au moment où c’est dit, ça vient à la réalité. Mais il n’y a pas qu’en théologie. Dans la vie de chacun également, la parole est performatrice. Si je dis « Je ne t’aime plus », cette parole a un pouvoir, elle touche, elle transforme. Les choses ne peuvent plus être comme si ces paroles n’avaient jamais été prononcées.

Oui, la parole a ce pouvoir. La parole a une capacité objectivante. La parole est le propre des humains, elle a une capacité créative, elle crée une situation nouvelle.[1]

La parole bâtit mieux que toute grue, ou détruit mieux que toute arme. Peut-on être plus anéanti que par une parole ? Aucune arme, aucun danger, aucune maladie n’a le pouvoir de nuisance qu’a la parole.

Par leur maîtrise de la parole, certains se hissent au sommet d’une hiérarchie, certains obtiennent tout ce qu’ils veulent, ou lancent des ordres qui deviendront des actes… La parole c’est ce qui fait entrer certains projets dans la réalité, certaines idées à l’état de réalisation. Seule la parole a ce pouvoir.

La parole a le pouvoir de créer. Pas étonnant que le premier livre de la Bible,[2] dans ses premiers mots, décrive la Parole créatrice : « Dieu dit Que la lumière soit. Et la lumière fut. »

Pas étonnant que la tradition chrétienne ait dit de Jésus qu’il est « la Parole de Dieu, le verbe de Dieu. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu, et par Lui tout a été fait. » Ceux qui ont écrit ça avaient bien compris que créer est l’œuvre de la dimension la plus élevée de l’intelligence : la parole.


Et si la Parole est le propre de l’homme, l’absence de Parole est mensonge par omission, l’absence de Parole est inhumaine. Si l’autre ne me parle pas, il fait de moi un non-interlocuteur, un non-digne de sa Parole.

Le manquement à la Parole rompt ce lien unique qu’est la relation de Parole. Ce n’est pas seulement un lien unique, ça va plus loin encore, car la relation de Parole c’est la réalité substantiellement humaine qui fait de nous des humains.

Parlez-vous ?




[1] Précisons que la Parole c’est autre chose que les mots : un humain muet, lui aussi, est doué de Parole : par des signes, des gestes, il exerce sa capacité de Parole.

[2] Le livre des commencements, que les chrétiens ont appelé La Genèse.

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